Joyeuse tragédie

« Ultima Verba » de Marine Blanken et Éric Prémel

Marine Blanken et Éric Prémel nous offrent une méditation touchante sur l’amitié, la nécessité de la création et sa vanité, sur l’écriture et la volubilité, la vie et son irrémédiable conclusion, la fin des choses avec laquelle il faut composer. Narquois et méditatif, leur héraut, Gérard Gartner, nous entraîne dans un parcours à travers l’Europe, pour finir à Douarnenez, où son œuvre sera déchiquetée lors d’une fête tzigane. À 81 ans, il peut entamer sa troisième vie, l’ultime.

Édito : Serge Steyer

Auteur-réalisateur d’une trentaine de films depuis la fin des années 80, principalement des documentaires pour et avec la télévision publique (France Télévisions, Arte). Auteur d’articles et de dossiers papier pour Films en Bretagne, dont Photographie de l’activité cinématographie et audiovisuelle en Bretagne (2009) et Réinventons l’audiovisuel public (2013). Directeur ...

ULTIMA VERBA (2017-64')

Ultima Verba raconte le souffle d’un homme, Gérard Gartner, né en 1935, manouche et rom, qui, avant d’être artiste habité par le feu et la matière, a été boxeur, embaumeur, garde du corps de Malraux, cafetier, porteur aux Halles de Paris, écrivain, militant... Des décharges de Rungis à Pantin, des Saintes-Maries-de-la-Mer à Berlin, il s’est activé pendant des années à organiser la disparition en 2016 de toute son œuvre, qu’il a toujours refusée de vendre, en mémoire à son Alberto Giacometti, parachevant ainsi ce qu’ont prôné les Dadaïstes de 1916.

Gérard Gartner a un chalumeau dans la tête. Gouailleur et philosophe, séducteur et libertaire, il organise l’escamotage final de ce qu'il a construit, afin de libérer la matière et de se rendre libre. Un film où l’on trinque, où il est question de l’âme tsigane, de la boxe, de la fidélité, de transhumances et d’anarchie, de l’art et du recommencement, du beau et du laid, de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, qui parle de la mort et surtout de la vie. C’est la destinée choisie d’un homme, une tragédie joyeuse. Ce qui a été va disparaître.

Ultima Verba a été produit par Adeline Le Dantec et Maël Cabaret, Les 48e Rugissants productions

Les textes qui suivent sont de Marine Blanken et Éric Prémel

LE SLAM INTÉRIEUR DE GÉRARD

ultima verba

Parce que Gérard Gartner considère son oralité quotidienne, crue, trop démunie pour relater ses tourments, son art, ses origines, ses amitiés, il s’est attelé, autodidacte et obsessionnel, à résoudre son désir de dire sa mémoire en élaborant lentement et minutieusement une écriture qui soit capable de la traduire et de la prolonger par des pensées, introspectives, analytiques, sur lui et son temps. Il les a malaxées se nourrissant de pans entiers de la littérature contemporaine qu’il a décortiquée et transformée en une sorte de plastique philosophique, afin de mettre des mots sur son agitation, sa construction, son but. Gérard est un compulsif. 


Une prose surgit du puzzle de son existence traversée au pas de charge, une prose tissant lieux et expériences, personnages célèbres ou anonymes et engagements, milieux, colères et rebellions, passions amoureuses et infidélités multiples. Une prose souvent fiévreuse où sont convoqués Céline et Nietzsche, Sade et Guy Debord, Henri Miller et autres Dostoïevski, Borges et consorts, pour expliquer le monde, son rapport à la vie et à la création, pour élaguer ce que les épisodes de sa vie, son corps en action et son œuvre n’ont pu traiter en leur temps. 
Ses écrits produits avec urgence, livrés dans cette dernière partie de sa vie comme on part au combat, comme la revanche d’une adolescence quasi analphabète, boxant la langue pour en découdre avec le sens, sont indissociables de son art et de son itinéraire. 
Parce qu’ils sont des matériaux puissants qui doivent être traités, le film sera aussi construit sur et à partir d’extraits de ses textes. Ceux qui relatent les étapes principales de sa vie, les événements. Ceux écrits plus récemment, monologues philosophiques, métaphysiques et poétiques qui incarnent ses pensées sur la vie et la mort, la matière, le destin, la solitude... 
Nous souhaitons faire vivre par une voix le slam intérieur de Gérard, comme un vaste poème, grave, en corollaire aux images du film, aux œuvres et au récit de la vie. 

GÉRARD GARTNER ET DOUARNENEZ

ultima verba
C’est souhaitant expliquer, à propos de Gérard Gartner, la nature de son lien avec Douarnenez, que l’idée s’est imposée avec évidence, que l’on pouvait aussi s’interroger sur la nature des liens qu’avait Douarnenez (et le Finistère) avec Gérard. Parce que c’est une histoire où les uns et les autres s’adoptent, s’aident, s’acceptent et se nourrissent réciproquement.  

C’est une relation. Et en ce sens elle met en scène des protagonistes. Ici, ils sont plusieurs, dans une rencontre qui a débuté au début des années 80. La relation que Gérard a avec Douarnenez date de 1983.  Le festival a cinq ans d’existence quand il envisage de parler des Tsiganes. Gérard, activiste à l’époque dans les associations tsiganes, auprès des artistes, avait été invité avec Matéo Maximoff, figure emblématique et évangéliste, et avec Tony Gatlif alors tout jeune réalisateur. 


Gérard y est resté une semaine. Le temps de quelques esclandres (entre gitans) et de la construction de quelques amitiés locales ! 33 ans plus tard, en 2013, le festival de Douarnenez accueille à nouveau Gérard Gartner. On aborde sur fond de crise en Europe, la question des roms, des tsiganes et des voyageurs. Cette fois-ci Gérard est convié comme sculpteur. Il jubile. Évoque son premier passage. Il retrouve Félix Le Garrec qui expose avec lui… C’est une histoire de retrouvailles. De souvenirs communs. De terrains connus et communs. 
Gérard vient au festival quelques jours avant l’ouverture de celui-ci pour préparer son exposition. Il va rester 25 jours, pris dans la nasse de la ville, retrouvant quelques figures de 1983, qui elles vont vers la soixantaine, ont des enfants adolescents déjà bénévoles à leur tour. 25 jours de folie douce pour Gérard qui rencontre tout le monde et que tout le monde rencontre.
Ce qui se passe entre une partie de ses habitants et Gérard est de l’ordre de la famille. Insoumis et râleur, il entre dans les maisons et fait table commune avec les unes et les autres.  
Le festival est passé, septembre commence, il est encore là : on l’héberge, on boit, on se séduit : du Café des Halles à chez Phil, de la librairie à chez Tudal, sur le marché jusqu’à la médiathèque, les anciens de 83 et les plus jeunes quadras - qu’ils soient irréductibles de souches ou irréductibles venus d’autre part - adoptent Gérard.  
Cette reconnaissance mutuelle, la folie douarneniste si singulière, l’indépendance, l’ambiance tribale qui caractérise la cité et ses habitants, Gérard en tombe amoureux. De la même manière que les gens se mettent à adorer cet original manouche, grave autant que festif, précaire autant que fort en gueule… L’histoire politique et artistique de la ville (de nombreux artistes vivent à Douarnenez), son emplacement au bout du bout, finissent d’amener Gérard à être convaincu que son projet de destruction, qui jusque-là n’était qu’un rêve inaccessible, une tension dont il n’avait pas l’issue, vient de trouver son lieu, sa destination, sa solution, son site, son théâtre. 
Et Douarnenez, dans l’esprit de Gérard, est sa capitale. L’espace de réalisation de son rêve et de sa quête. Ce vieux monsieur, encore agile et porté par son projet de destruction, est aussi un monsieur Seul, qui vit par défaut dans le Lot. Gérard va donc revenir l’automne et l’hiver 2013, pour chercher une maison. Douarnenez lui a donné le gout d’être entouré. Il va chercher sans trouver pendant plusieurs mois. 
La relation que Gérard a construit avec Douarnenez (et les habitants) et que Douarnenez (ses habitants) construit avec lui, se développe toute l’année 2014, toute l’année 2015, jusqu’en janvier 2016.  
Si Gérard n’a pas trouvé de maison, il a trouvé ici la ville, les amis, le climat et la dureté de l’océan, ainsi que les complices qu’il lui fallait. Nulle autre ville que Douarnenez n’aurait pu correspondre à la démesure de son projet. Un projet ayant une dimension politique et artistique ; ce que revendique la multitude des réseaux douarnenistes, bretonnants ou non ; des êtres festifs, artistes un peu, et artisans de la vie beaucoup, solidaires et chambreurs, râleurs et politiques, au sens d’une militance vigilante… et agitée ! 
Gérard va donc revenir plusieurs fois entre 2013 et 2016 à Douarnenez. Avec son camion. Il y passe toujours quelques jours, hébergé ici, accueilli là, dorloté ailleurs, rassuré plus loin. Il vient prendre des forces. Et il vient aussi parler de son RDV de janvier 2016. Qui se précise.
Parce qu’une fois annoncé son désir de détruire ses œuvres à Douarnenez, la rumeur a fait le reste pour que se forme un groupe informel autour de lui, qui organise librement, spontanément, volontairement le chantier de cette destruction. Prendre le tout en charge, se démener, mobiliser, chercher. Quelques questions ont bien été posées ici ou là au début : Gérard, mais pourquoi tu fais cela ?, quelques tentatives de rhétoriques ont bien un peu polémiqué. Juste le temps de déclarer que puisque le choix de Gérard était le sien il n’y avait qu’à le respecter.  
Et Douarnenez a fait du projet de Gérard son projet, en veillant à en respecter les attendus, à être attentif aux symboles, aux discours de Gérard, à l’esprit. 
Il n’est pas anodin de préciser que l’un des challenges du projet de Gérard était de trouver une usine de recyclages de déchets. L’équipe de Douarnenez en charge de cet aspect, après avoir approché les grands groupes français spécialistes et essuyé des refus en cascade (Paris, Nantes, Lyon…), s’est trouvée un allié breton, dans une petite ville entre Rennes et Nantes. Une entreprise de recyclage (Broyage Plastiques de l'Ouest) dont le directeur, Olivier Bouchaud, après avoir rencontré Gérard, est devenu le complice physique, métaphysique et symbolique du projet. 230 sculptures ont ainsi été pulvérisées dans son usine. Les déchets devant être aujourd’hui quelque part en Chine, en pleine transformation pour peut-être revenir chez nous déguisés en jouet ou ustensiles de plastique. 
Deux années de vivre régulièrement ensemble, pour que le 5 janvier 2016, une centaine de Douarnenistes, leurs proches, familles, jeunes et vieux, comme une grande troupe de théâtre improbable rendent concret le destin que souhaitait donner à ses œuvres un vieux sculpteur manouche de 81 ans.  
Une centaine de personnes enjouées, armés de tronçonneuses pour les uns, de casseroles pleines de potage pour les autres, de câbles pour les lumières, d’enceintes pour le son, de bennes, de torchons, de cimaises, de projecteurs, à monter les tentes et allumer les braséros, face à l’Ile Tristan. 
Le soir de la destruction, les familles de Gérard était là, autour de lui. Ceux de 1983. Ceux de 2013. Son gang douarneniste. Et tous les autres.
Douarneniste, Gérard l’est. Manouches ou tsiganes, les Douarnenistes le sont à leur manière.  
Ce projet, Gérard, en vingt ans de recherche, n’avait trouvé de solution pour le mener à bien. Aucune ville, petite ou grande, aucune institution d’art (surtout pas !). Jusqu’à ce qu’il revienne dans le Finistère. S’y trouve à nouveau comme chez lui. Et qu’on le trouve pareil à « ce que nous sommes » ici. 
Dans une centaine de maisons de Douarnenez, Pouldavid et Tréboul, il y a sur une cheminée, ou dans la chambre d’enfant, ou accroché à un mur, un éclat coloré de plastique, ramassé un soir de janvier de 2016, en plein air, extrait d’une sculpture que la tronçonneuse à décapité en musique et en fête. 


GIACOMETTI, LA RÉVÉLATION

par Gérard Gartner

Sur le plan artistique, celui qui m’a touché le plus profondément demeure Alberto Giacometti. Timidement je me suis rendu chez lui. Peintre à l’époque, la sculpture ne me préoccupant pas encore, c’est en curieux que je me suis introduit dans son atelier. L’observer à l’œuvre m’a littéralement fasciné. En quittant les lieux, je me croyais l’objet d’une contamination visuelle. En observant ses yeux, il me semblait qu’il ne regardait pas ce qu’il faisait, que sa vision était tournée vers l’intérieur. Clignant même souvent de l’œil, j’essayais moi-même d’en faire autant et je crus comprendre que ce que ses mains modelaient, transformaient en déformant la glaise n’avait rien à voir avec la perception ordinaire. J’ai peur de ne pas être clair si je dis que son attention se fixait en deçà ou au-delà du visible. Rentré chez moi, je me comparais au St Antoine de Flaubert qui s’écriait : Ô bonheur ! Ô bonheur ! J’ai vu naître la vie, j’ai vu le mouvement commencer.

MARINE BLANKEN ET ÉRIC PRÉMEL

BIOGRAPHIE
Marine blanken eric premel réalisateurs

Marine Blanken et Éric Prémel sont tour à tour, scénographe, directeur de festival, graphiste, producteur, camionneuse,  brancardier, directrice de production, chômeur, syndicaliste, chauffeur de car, régisseuse, vendeur de livre, attachée de presse, modèle, éducateur de rue, cheffe d'entreprise, producteur de film, assistant social, prof d'université, sociologue, décoratrice au cinéma, médiateur, déménageuse, chroniqueur, commissaires d’expositions, matelot de péniche, navigatrice, critique, cracheur de feu, et iconoclastes. En 2017, ils ont à eux deux 110 ans. Ultima Verba est leur premier film. 

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Le sculpteur aux mille vies

REVUE DU WEB

Libération, Frédérique Roussel >>>  Gérard Gartner, Ultima Verba, un événement (14 janvier 2016) Ce sculpteur d'origine tsigane aux mille et une vie, qui a exposé gratuitement pendant plus de quarante ans, se trouve au cœur d'un événement de trois jours à Douarnenez.
À 81 ans, le sculpteur Gérard Gartner a décidé de détruire son œuvre. Ce geste s’accompagne d’un événement festif de trois jours à Douarnenez, dans le Finistère, qui célèbre en même temps le cinquantième anniversaire de la mort de Giacometti, dont l’artiste a été proche, ainsi que le centenaire de la naissance du mouvement dada, dont il est un des derniers représentants. Entretien.
Pourquoi détruire toutes vos œuvres ?
Cette envie m’habite depuis le départ, depuis que je me suis mis à faire de la sculpture. J’ai toujours pensé faire disparaître la totalité du truc, pour des raisons métaphysiques, philosophiques et sociales.

Culture BoxGrégoire Bouscambert >>> En hommage à Giacometti, Gérard Gartner détruit ses œuvres à la tronçonneuse.

France Culture, une création d'Éric Prémel et Nathalie Battus >>> Dans l’histoire de l’Art, le geste de Gérard Gartner accompli ce 16 janvier 2016 à Douarnenez est un geste radical, unique et jamais encore effectué à une telle ampleur : la destruction par lui-même de toute son œuvre, quasi complète par le fait qu’il s’est toujours refusé à vendre son travail et qu’elle n’a donc jamais été dispersée.

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