À la poursuite d’une légende

à la poursuite d'une legende miniature

La grandeur du Tour de France est liée à la présence d’écrivains dans le sillage des coureurs. L’épreuve devient saga par la prose qu’elle inspire, et finalement le récit importe davantage que le fait brut. C’est cette représentation du Tour que KuB explore ici, en complément du récit étape par étape dans Un petit vélo dans la tête.

Une transhumance spectaculaire, une multiplicité des personnages et le spectre de la fatalité qui hante le peloton : chutes, défaillances, ferveur électrique de la foule et éléments déchaînés (notamment en montagne)… Le Tour de France est un roman, voire une tragédie. Le cyclisme est né dans des pays où la littérature est reine : la France, la Belgique, l’Italie, l’Espagne ; le cyclisme est grand quand il est environné de grandes paroles ; et il est petit quand ces paroles deviennent vides de sens et bonimenteuses.

Il faut reconnaître aussi la persistance d’une forme d’adoration de ces coureurs héroïques qui se transcendent et avec qui nous nous transcendons. Chacune de leurs victoires, de leurs douleurs, c’est à nous qu’elles arrivent. Toutes les affaires d’argent, de dopage, tous les drames jusqu’à la mort subite, nous parlent de notre société d’extrême compétition, de l’éjection des plus faibles, de la drogue… Le Tour de France est un miroir qui nous est tendu.

FERVEUR POPULAIRE

Un anthropologue, Marc Augé, et un écrivain, Olivier Larizza et nous parlent de la condition du supporter du Tour.

Le spectateur de la caravane (soundcloud ci-contre)

Mais que viennent exactement voir les spectateurs sur le bord de la route ? Les coureurs bien sûr, mais aussi la caravane, véritable spectacle vivant. C’est du moins ce que pense l’anthropologue Marc Augé, Directeur d’étude à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, par ailleurs inventeur du concept de « surabondance évènementielle ».

Supporter de salon

La majorité des fans du Tour ne peuvent pas se retrouver sur les routes. Aussi, les retransmissions télévisées rassemblent-elles une communauté virtuelle de plusieurs centaines de millions de téléspectateurs. Il souffrent avec les coureurs, vivent l’émoi des supporters, mais sans les coups de soleil,


et s’ils passent eux aussi plusieurs heures par jour à sacrifier au rite estival, ils voient beaucoup mieux la course et dans des conditions finalement bien plus confortables.

C’est une réelle souffrance que d’être fan du Tour de France ! Alors que le soleil écrase la ville en vacances et vous invite aux plus exquises randonnés sur les collines verdoyantes, vous vous cloitrez dans votre logement, seul, les volets à demi baissés, coupé du monde pour mieux entrer dans cette autre dimension si mystérieuse. L’âme se déchire entre le plaisir de regarder la course à partir du meilleur promontoire possible (le moelleux fauteuil de cuir) et le lourd regret de ne pas être au cœur même de l’événement, parmi les cris de la foule bariolée, le kaléidoscope insolite de la caravane publicitaire et l’espoir d’apercevoir en vrai ses champions.

« Le Tour de France dans tous ses états » d’Olivier Larizza (Orizons, 2013)

CONTRE-LA-MONTRE

Jeudi 21 juillet 2016 : Sallanches – Megève, 17 km en contre-la-montre individuel. 17 km sur les 3 535 que comptent le Tour, un petit rien qui peut bouleverser le classement général, à trois jours de l’arrivée sur les Champs-Élysées.

C’est l’épreuve absolue pour les cyclistes : pas moyen de prendre la roue d’un partenaire pour s’abriter ; seul face à lui-même, le coureur est en outre sous le regard de tous ; son style, sa forme son moral sont mis à nu. C’est aussi un laboratoire qui permet de tester quelques innovations (selles, casques, roues ou combinaisons) : Laurent Fignon a ainsi affirmé en 1989 que l’usage d’un guidon de tri athlète avait permis à Greg Lemond de la battre dans la dernière étape pour gagner le Tour avec une avance de 8 secondes.

Montage en parallèle de contre-la-montre à travers le temps, pour autant de duels à distance, d’exercices de calcul mental en live et de suspens insupportables !

SADOMASOCHISME !

La dernière semaine de course est celle de l’épuisement et du dépassement de soi. Après le récit hallucinant recueilli par Albert Londres dans Les Forçats de la route, voici deux autres écrivains, Barnes et Tournier, qui relatent le degré de souffrance des coureurs.

Julian Barnes, le romancier britannique, voue un véritable culte à Flaubert et au Tour de France. En 2000, il se rend au sommet du Mont-Ventoux en hommage au coureur Tom Simpson. Un voyage et des rencontres qu’il évoquera dans le recueil « Quelque chose à déclarer » (Mercure de France, 2012). Le Tour de France est sans aucun doute la course d’endurance la plus éprouvante. Un triathlon, en comparaison, est une course pour amateurs. Le coureur britannique David Millar, qui participe pour la première fois au Tour cette année, a résumé ainsi une journée où il avait passé huit heures et demie en selle, puis deux heures dans un embouteillage pour arriver à un hôtel où le restaurant était fermé et où il n’avait même pas pu avoir un massage : « Sadomasochisme ».


Sadomasochisme encore, dans la description que fait Michel Tournier en 1999, dans l’un de ses derniers ouvrages Célébrations (Mercure de France) de la sensualité sadique du couple coureur-bicyclette. Le couple coureur-bicyclette doit être envisagé dans son intimité et sous l’angle amoureux. En vérité rien de plus délicatement féminin que la bicyclette. Mais quelle créature redoutable ! Légère comme une plume, sèche comme un insecte, on dirait qu’elle ne veut exister qu’en deux dimensions et refuse toute épaisseur charnelle. Et voici que désormais son guidon s’adorne d’une paire de cornes permettant aux mains de se joindre, comme pour une prière ! À l’autre extrémité, la selle ne concède rien au confort. Elle tient davantage de la lame de couteau que du siège et semble faite pour blesser le coureur dans ce qu’il a de plus intime et de plus fragile.

Saler la soupe

Dans l’argot du métier, on parlait de « topette », voire de « pot belge » pour évoquer le dopage. On dit aussi d’un coureur aux performances étonnantes qu’il a bien « salé la soupe ». Admirez les réactions des coureurs en général et celle de Jacques Anquetil en particulier, quand les reporters de la télévision leur demandent si l’expression « saler la soupe » leur évoque quelque chose.

ANTOINE BLONDIN, LE CONTE TOUR

L’écrivain Antoine Blondin, auteur de L’École Buissonnière (Prix des Deux Magots, 1949) et Un singe en Hiver (1959) a contribué à forger la légende du Tour. Il en couvrit 27 éditions pour le journal L’Équipe (et pour son propre plaisir). Soumis au questionnaire de Marcel Proust, lorsqu’on me demanda : « Quelle est votre occupation préférée ? », je répondis : « Suivre le Tour de France », au discret étonnement du Landerneau littéraire.

Lui qui aime Baudelaire, Fitzgerald, le rugby et le Limousin, évoque sa passion dans son style assez unique, une cigarette à la main et un Pastis sur la table. Trois ans plus tôt, il écrivait : Le plus grand coureur cycliste sur route que la Grande-Bretagne ait connu est mort d’un coup de ce soleil où il s’était fait une place.

Il parlait de Tom Simpson dont le caractère joyeux et blagueur en faisait un des coureurs les plus appréciés. Simpson venait de mourir en plein effort au sommet du Ventoux, sous un soleil de plomb certes, mais, c’est le dopage plus que le soleil qui est à incriminer dans cette mort. Jacques Goddet, le directeur de la course, au lendemain du drame trouvera les mots pour le dire : Tom était le plus joyeux compagnon de la route. Mais il désirait trop fort la victoire.

Antoine Blondin, la légende du Tour le livre recueil des articles publiés dans l’Équipe aux éditions du Rocher, et un bel article hommage paru dans le Point de juillet 2015

MONT VENTOUX, SOMMET DE LÉGENDE

1 À la poursuite d'une légende

Le Ventoux c’est demain, il faut s’y préparer ! Roland Barthes classait le Tour de France au rang de ses Mythologies (1957) et le Ventoux fait partie des dieux de cette mythologie-là. Du coup, il n’y a que deux manières d’en triompher : être aidé par un autre dieu, encore plus puissant. Ou être encore plus maléfique que lui, être un diable du cyclisme. (page Mont Ventoux sur France Inter)

Le Ventoux, lui, a la plénitude du mont, c’est un Dieu du Mal, auquel il faut sacrifier. Véritable Moloch, despote des cyclistes, il ne pardonne jamais aux faibles, se fait payer un tribut injuste de souffrances. Physiquement, le Ventoux est affreux : chauve (atteint de séborrhée sèche, dit l’Equipe), il est l’esprit même du Sec ; son climat absolu (il est bien plus une essence de climat qu’un espace géographique) en fait un terrain damné, un lieu d’épreuve pour le héros, quelque chose comme un enfer supérieur où le cycliste définira la vérité de son salut : il vaincra le dragon, soit avec l’aide d’un dieu, soit par pur prométhéisme, opposant à ce dieu du Mal, un démon encore plus dur. Roland Barthes

WAWA NOUVELLE STAR ?

2 À la poursuite d'une légende

Warren Barguil, en route vers les cimes

un très beau documentaire en immersion de Kenan An Habask, produit par Tita B avec Tébéo, Tébésud et TVR.

Très tôt, Barguil a été considéré comme le nouvel Hinault * ; parce qu’ils sont tous deux Bretons pur beurre (d’ Hennebont et d’ Yffiniac) et que Warren a, comme Bernard, le profil d’un coureur polyvalent : il grimpe bien et roule bien ; un héritage bien sympathique, mais qui met un peu la pression, au risque d’user prématurément le jeune champion.

Cette année, à 24 ans et pour sa deuxième participation au Tour, il est considéré comme l’un des prétendants au maillot blanc. À l’attaque des Pyrénées, c’est l’heure de vérité : saura-t-il gérer son effort ? Sa rotule fracturée l’an dernier tiendra-t-elle ? Evitera-t-il de nouvelles chutes ?

* Passez 50 secondes avec Bernard Hinault à ses débuts, sur l’Ouest en mémoire.

CHAUVINISME PRIMAIRE

NAPO, LA CHUTE D’UNE IDOLE

Au début des années 60, la Télévision française pastiche le Tour, sous la houlette de Jean Yanne, en Napoléon fin stratège d’une échappée entre Iéna et Waterloo. Flanqué de ses généraux Cambronne (Jacques Martin) et Masséna, il mène son équipe à la conquête de l’Europe, mais c’est sans compter l’Autrichien Blücher qui l’emporte au sprint à Waterloo ! Il est sans doute temps pour l’empereur, de raccrocher le vélo.

Sketch prémonitoire car depuis quelques années, les Anglais dominent le Tour, avec Bradley Wiggins, dit Wiggo, puis Christopher Froome, dit le Kényan blanc, qui raflent à eux deux trois des quatre derniers tours avec leur redoutable équipe (Sky). Sans compter Marc Cavendish sur le point de dépasser notre Hinault national au score du nombre d’étapes remportées.



Ça s’est jamais vu qu’on se fasse battre par les Anglais chez nous quoi !

– Plus qu’un kilomètre avant Waterloo !

– Napo, j’te dis qu’on peut se les rattraper les Anglais !

TOUR DE SOUFFRANCE

Saisissant reportage écrit par Albert Londres en 1924

Tout comme le 4 juillet 2016, la 3e étape du 18e Tour de France fait halte à Granville en Normandie. Le grand reporter Albert Londres suit l’épreuve pour y dénoncer l’impitoyable exigence physique réclamée aux cyclistes dans ce « tour de souffrance » ainsi que la bêtise du règlement. Il en résultera deux ouvrages : Les Forçats de la route et Tour de France, tour de souffrance. Le 27 juin 1924, il rend compte d’une édifiante rencontre dans Le Petit Parisien, celle des frères Pélissier qui se révoltent contre les organisateurs. Où l’on voit que peu de choses ont changé sous le ciel du Tour en près d’un siècle.

« Nous étions à Granville et six heures sonnaient. Des coureurs, soudain, défilèrent. Aussitôt la foule, sûre de son affaire, cria : – Henri ! Francis ! Henri et Francis n’étaient pas dans le lot. On attendit.

Finalement, la nouvelle parvint : les Pélissier ont abandonné. Nous retournons à la Renault et, sans pitié pour les pneus, remontons sur Cherbourg. Les Pélissier valent bien un train de pneus…


dialogue

COUTANCES : Une compagnie de gosses discute le coup.

– Avez-vous vu les Pélissier ?

– Même que je les ai touchés, répond un morveux.

– Tu sais où ils sont ?…

– Au café de la Gare. Tout le monde y est.

Tout le monde y était ! Il faut jouer des coudes pour entrer chez le « bistro ». Cette foule est silencieuse. Elle ne dit rien, mais regarde, bouche béante, vers le fond de la salle. Trois maillots sont installés devant trois bols de chocolat. C’est Henri, Francis, et le troisième n’est autre que le second, je veux dire Ville, arrivé second au Havre et à Cherbourg.

– Un coup de tête ?

– Non, dit Henri. Seulement, on n’est pas des chiens…

– Que s’est-il passé ?

– Question de bottes ou plutôt question de maillots ! Ce matin, à Cherbourg, un commissaire s’approche de moi et, sans rien me dire, relève mon maillot. Il s’assurait que je n’avais pas deux maillots. Que diriez-vous, si je soulevais votre veste pour voir si vous avez bien une chemise blanche ? Je n’aime pas ces manières, voilà tout.

– Qu’est-ce que cela pouvait lui faire que vous ayez deux maillots ?

– Je pourrais en avoir quinze, mais je n’ai pas le droit de partir avec deux et d’arriver avec un.

– Pourquoi ?

– C’est le règlement. Il ne faut pas seulement courir comme des brutes, mais geler ou étouffer. Ça fait également partie du sport, paraît-il. Alors je suis allé trouver Desgrariges : – Je n’ai pas le droit de jeter mon maillot sur la route alors ?… – Non, vous ne pouvez pas jeter le matériel de la maison… – Il n’est pas à la maison, il est à moi… – Je ne discute pas dans la rue… – Si vous ne discutez pas dans la rue, je vais me recoucher. – On arrangera cela à Brest… – À Brest, ce sera tout arrangé, parce que je passerai la main avant… Et j’ai passé la main !

– Et votre frère ?

– Mon frère est mon frère, pas, Francis ?

Et ils s’embrassent par-dessus leur chocolat.

– Francis roulait déjà, j’ai rejoint le peloton et dit : « Viens, Francis ! On plaque. »

– Et cela tombait comme du beurre frais sur une tartine, dit Francis, car, justement ce matin, j’avais mal au ventre, et je ne me sentais pas nerveux.

– Et vous, Ville ?

– Moi, répond Ville, qui rit comme un bon bébé, ils m’ont trouvé en détresse sur la route. J’ai « les rotules en os de mort ».

Les Pélissier n’ont pas que des jambes, ils ont une tête et, dans cette tête, du jugement.

– Vous n’avez pas idée de ce qu’est le Tour de France, dit Henri, c’est un calvaire. Et encore le chemin de croix n’avait que quatorze stations, tandis que le nôtre en compte quinze. Nous souffrons du départ à l’arrivée. Voulez-vous voir comment nous marchons ? Tenez.

De son sac, il sort une fiole :

– Ça, c’est de la cocaïne pour les yeux, ça c’est du chloroforme pour les gencives.

– Ça, dit Ville, vidant aussi sa musette, c’est de la pommade pour me chauffer les genoux.

– Et des pilules ? Voulez-vous voir des pilules ? Tenez, voilà des pilules.

Ils en sortent trois boites chacun.

– Bref ! dit Francis, nous marchons à la « dynamite ».

Henri reprend :

– Vous ne nous avez pas encore vus au bain à l’arrivée. Payez-vous cette séance. La boue ôtée, nous sommes blancs comme des suaires, la diarrhée nous vide, on tourne de l’œil dans l’eau. Le soir, à notre chambre, on danse la gigue, comme saint Guy, au lieu de dormir. Regardez nos lacets, ils sont en cuir. Eh bien ! Ils ne tiennent pas toujours, ils se rompent, et c’est du cuir tanné, du moins on le suppose. Pensez ce que devient notre peau ! Quand nous descendons de machine, on passe à travers nos chaussettes, à travers notre culotte, plus rien ne nous tient au corps.

– Et la viande de notre corps, dit Francis, ne tient plus à notre squelette.

– Et les ongles des pieds, dit Henri, j’en perds six sur dix, ils meurent petit à petit à chaque étape.

– Mais ils renaissent pour l’année suivante, dit Francis.

Et, de nouveau, les deux frères s’embrassent, toujours par-dessus les chocolats.

– Eh bien tout ça — et vous n’avez rien vu, attendez les Pyrénées, c’est le hard labour, — tout ça nous l’encaissons. Ce que nous ne ferions pas faire à des mulets, nous le faisons. On n’est pas des fainéants, mais, au nom de Dieu, qu’on ne nous embête pas. Nous acceptons le tourment, nous ne voulons pas de vexations ! Je m’appelle Pélissier et non Azor ! J’ai un journal sur le ventre, je suis parti avec, il faut que j’arrive avec. Si je le jette, pénalisation. Quand nous crevons de soif, avant de tendre notre bidon à l’eau qui coule, on doit s’assurer que ce n’est pas quelqu’un, à cinquante mètres qui la pompe. Autrement : pénalisation. Pour boire, il faut pomper soi-même. Un jour viendra où l’on nous mettra du plomb dans les poches, parce que l’on trouvera que Dieu a fait l’homme trop léger. Si l’on continue sur cette pente, il n’y aura bientôt que des « clochards » et plus d’artistes. Le sport devient fou furieux.

– Oui, dit Ville, fou furieux

Un gosse s’approcha.

– Qu’est-ce que tu veux, mon petit ? fait Henri.

– Alors, monsieur Pélissier, puisque vous n’en voulez plus, qui va gagner maintenant ? »

La voiture balai

Il est un véhicule de la caravane qui est le théâtre de tragédies quotidiennes, c’est la voiture balai. Le moins qu’on puisse dire c’est que ce n’est pas la plus attendue de toute la caravane, et que le public ne s’y intéresse guère. Donc, plus qu’un pilote, c’est quasiment un psy qui doit conduire ce tombeau roulant des grandes espérances.

ESPACE PARTICIPATIF