À l’école de la liberté

« Les glénans, une certaine idée de la mer » de Clarisse Feletin

L’édito de Sébastien Viguier 

Contrairement à l’intention avouée de Clarisse Feletin, son film, Les Glénans : une certaine idée de la mer, ne saurait se réduire à la seule volonté de suivre trois grandes lignes directrices qu’il développerait méthodiquement. Parler de l’école de voile des Glénans reviendrait tour à tour à parler de ses stagiaires, de ses fondateurs, et des professionnels de la course au large auxquels elle a pu donner une véritable culture maritime. Mais ce ne sont que simples indications, ténues à vrai dire, et que l’on ne peut qu’oublier, convergeant vers un point unique : l’expérience fondatrice d’une liberté absolue, tout à la fois liberté d’être et d’initiative.


Cessant, dans cet immédiat après-guerre, d’être l’objet d’une maîtrise exclusivement militaire, la mer s’offre à toutes les hardiesses individuelles. Philippe et Hélène Viannay ne fondent pas alors une simple école de voile mais une communauté et, plus particulièrement, la communauté de ceux qui n’ont pas de communauté. Mis à l’épreuve de la solitude guerrière et de la division nationale, les jeunes résistants qu’elle a d’abord accueillis peuvent y faire l’expérience d’un abandon inconditionnel. Car comment être soi en demeurant livré à soi-même ? Comment être soi en se livrant aux autres ?

Les Glénans se révèlent être le lieu d’un individualisme bien compris pour lequel l’individu est tout parce qu’il n’est rien. Porteur d’une ignorance fondamentale, celle de la mer, il peut en acquérir la connaissance en adoptant les simples exigences d’une existence communautaire fondée sur la confiance. Confiance décisive qui détermine le rapport à soi, aux autres, et au monde naturel. Dans Les Glénans : une certaine idée de la mer, passé et présent se lient avec aisance, enjoignant de s’éloigner d’un consumérisme contemporain aveugle à la nécessité d’une morale véritable de l’action individuelle.

collectif appartenance
LES GLÉNANS, UNE CERTAINE IDÉE DE LA MER

un documentaire de Clarisse Feletin (2016 – 52’)

École de voile unique au monde, les Glénans sont crées en 1947 par des résistants au sortir de la guerre. Soixante-dix ans plus tard, elle incarne des valeurs totalement modernes dont elle a été précurseur. 
En 1946, Hélène Viannay, géologue, et Philippe, son mari, découvrent l’archipel des Glénans, au large de Concarneau et décident de faire de cet endroit un centre de ressourcement pour les jeunes résistants épuisés par la guerre. Ils vont ensuite rechercher d’autres sites pour y implanter des centres de voile, et les protéger contre les bétonneurs qui défigurent la côte. 
Au fur et à mesure, les bases des Glénans essaiment dans le golfe du Morbihan, la Bretagne nord, la Corse, la Méditerranée, autant de sanctuaires qui perdurent encore aujourd’hui et sont devenus très recherchés.

>>> un film produit par Point du Jour et Quatrième ouest

L’ESPRIT « GLÉNANS »

TÉMOIGNAGE

Clarisse Feletin : Ma vie aurait pris une autre tournure sans les Glénans. C’est l’été de mon bac que je suis partie, pour la première fois, goûter à cette « terre de liberté ». Je ne connaissais rien à la mer ayant appris la voile en régatant sur le lac d’Annecy. Je me souviens précisément du premier jour. Tout de suite je me suis sentie liée à cet archipel, à cette organisation collective, à l’esprit qui régnait sur « les îles ». Aux Glénans, j’ai acquis une force, un élan, une logique, une cohérence pour me donner les moyens de choisir ma vie, d'aller au bout de mes rêves. Au quotidien, j’ai pris l’habitude de prendre des risques, de me consacrer à des sujets qui me tiennent à cœur, et, quelle que soit la « météo », à tenir le cap. Aux Glénans, je suis devenue très vite monitrice en voile légère, puis chef de bord en croisière, puis j’en suis sortie pour naviguer plus loin, faire des transatlantiques. Sur le plan professionnel, j’ai réalisé mon autre passion qui me poussait à devenir réalisatrice de films documentaires.


J’ai rencontré Hélène Viannay au cours de mes études en journalisme au CFJ, fondé par son mari en 1945. J’avais un premier article à faire, le portrait d’une personne qui suscitait ma curiosité. J’ai cherché Hélène dans l’annuaire. Nous avons pris rendez-vous... Après cette première rencontre en 1997, je suis partie comme grand reporter faire des films aux quatre coins du monde sans jamais l’oublier. Hélène est une personne qui vous construit, dont l’exemple vous soutient jusqu’au fond de la jungle amazonienne. Un de ces êtres qui de son regard d’acier sait vous sonder jusqu’au fond de votre âme. Il était évident que je devais l’immortaliser. Hélène n’en n’était pas du tout convaincue, persuadée d’être sans intérêt. Je lui ai montré mes films d’aventures aux antipodes. Elle a réfléchi et accepté. J’ai écrit sa biographie en 2004 puis enregistré avec ma caméra en 2006, son témoignage sur une vie consacrée à la création et au développement de l’école de voile des Glénans. Ce n’est que dix ans plus tard que j’ai achevé mon film, construit sur la base de ces entretiens.

À L'AVANT‐GARDE

INTENTIONS

Les Glénans  une certaine idée de la mer

Il n’est jamais facile d’être en avance sur son temps. Au tournant des années 40-50, personne ne voulait accueillir une école de voile où des filles et des garçons vivent et naviguent ensemble. L’esprit égalitaire et laïc des Viannay se heurte aux résistances du clergé et des notables. Mais qu’importe. De déménagement en déménagement, ils vont convaincre des maires de petites communes du littoral. Au fur et à mesure, les bases des Glénans essaiment dans le golfe du Morbihan, la Bretagne nord, la Corse, la Méditerranée, autant de sanctuaires qui perdurent encore aujourd’hui et sont devenus très recherchés. 
Cette histoire est d’autant plus actuelle que les Glénans incarnent encore aujourd’hui une aventure avant‐gardiste : celle d’un loisir qui refuse le consumérisme. Il propose une aventure authentique, des sensations fortes, la recherche de l’autonomie et du dépassement de soi face aux éléments naturels. Cette histoire, nous la racontons au présent, dans le décor préservé de l'archipel, à l'écoute de ceux pour qui l'expérience des Glénans constitue une aventure, un tournant, un resourcement qui les a marqués à jamais. Mais cette histoire est indissociable de la personnalité et des choix de ses fondateurs Philippe et Hélène Viannay, et des pionniers qui avec eux l'ont conçue puis fait perdurer.

HÉLÈNE VIANNAY

BIOGRAPHIE

Hélène Viannay Les Glénans  une certaine idée de la mer

Ses parents, des révolutionnaires russes qui fuient le régime tsariste en 1908, ont choisi pour exil la France, terre des libertés. Née à Paris en 1917, Hélène Mordkovitch, suit une brillante scolarité à l’école de la République. Après ses études, elle intègre le laboratoire de géographie physique à la Sorbonne. Lorsque les Allemands envahissent la France, elle sent qu’elle doit agir, et cette intuition va faire d’elle une des rares résistantes de la première heure. 
Dès septembre 1940, elle commence seule et spontanément à distribuer des tracts dans les boîtes aux lettres des parisiens. Lorsqu’elle rencontre Philippe Viannay, étudiant en philosophie qui s’était inscrit à La Sorbonne, son engagement va prendre une autre dimension. 


Tous deux décident d’agir ensemble contre l’occupant, de mener leur combat en France pour faire un journal. Ils vont créer l’un des plus grands mouvements de Résistance de la zone nord : Défense de la France. Hélène s’occupe de l’organisation, Philippe trouve le soutien d’un industriel pour financer leur journal clandestin. Défense de la France sera imprimé puis distribué, en plein Paris, au nez et à la barbe des Allemands. Ce sera le titre le plus diffusé sous l’Occupation malgré les dangers, dont le tirage montera à plus de 450 000 exemplaires. Il deviendra à la Libération le célèbre France‐Soir. Philippe en prendra la direction, mais pour Hélène c’est une autre histoire qui va commencer après des vacances bien méritées. 
Eté 1946 : la famille Viannay se repose en Bretagne sud. La mer leur avait été interdite pendant toute l’occupation par les Allemands. Ils décident d’embarquer avec un pêcheur pour découvrir l’archipel des Glénan. Ces îles au large de Concarneau les font rêver. Ils y entrent comme dans un sanctuaire, éblouis par la beauté de ces îles désertes. Philippe dit à Hélène : C’est trop beau, nous n’allons pas garder cela pour nous ! Hélène répond Oui sans hésiter. L’année suivante s’ouvre le premier camp de ce qui deviendra l’école de voile des Glénans. Hélène va en prendre la direction et marquer de son empreinte une page de l’histoire de la plaisance. 
Pendant plus de quarante ans, cette femme résolue va offrir à des centaines de milliers de jeunes français et européens la possibilité de découvrir la pratique de la voile. Au‐delà de son apprentissage, c’est une certaine idée de la liberté retrouvée, toute une philosophie de l’action, que les stagiaires acquièrent en embarquant sur de petits voiliers pour partir en croisière. Cette école de voile connue dans le monde entier est bien plus qu’une école de voile. Dans les années 50, Hélène et Philippe construisent eux‐mêmes, dans leur salon, un bateau complètement nouveau qui va révolutionner le monde très fermé du nautisme. Premier dériveur construit en série, le Vaurien permet de populariser la voile réservée jusqu’à alors à une certaine élite. Démocratiser la voile ne sera pas sans danger. Mais Hélène en prend le risque, persuadée qu’elle est que la voile doit devenir accessible à tous. 
Hélène est décédée en 2006 mais la Fondation de la Résistance a décidé de commémorer la mémoire de cette femme hors norme. Une plaque a été inaugurée en septembre 2013, dans l’enceinte de la Sorbonne pour immortaliser l’aventure de Défense de la France, qui démarra dans les caves de l’université.

CLARISSE FELETIN

BIOGRAPHIE

Clarisse Feletin explore les rouages de notre démocratie et les grands enjeux qui se posent à notre société. La Juge et l’Affaire des dioxines (2010) a été récompensé par une mention spéciale FIGRA 2010, le Prix de l’enquête du Festival international du journalisme 2010, le Laurier du civisme 2010 et une Étoile de la Scam 2011. Elle a également réalisé Sauve qui peut (2010), Sexe, mensonges et harcèlement (2013) et Engrenage, la France face au terrorisme (2016).

LA MER COMME AMIE

ARCHIVE DE L'INA

Le centre nautique des Glénans (1958, 10’) 

Il y a déjà plus de 10 ans que le petit archipel des Glénan à 10 miles au large de la côte bretonne, retenait les premiers membres du centre nautique. Actuellement, ce sont plus de 2000 stagiaires qui viennent chaque année apprendre à connaître la mer. Qu'ils séjournent aux îles de Penfret, de Drénec ou au Fort Cigogne, ou qu'ils naviguent sur la Sereine, sur l'Arche, sur les cotres ou sur les corsaires, ils sont tous animés d'une foi et d'un esprit d'équipe tels que l'un d'entre eux a pu nous dire, d'une façon plaisante : Désormais, il n'y aura plus que deux catégories de Français : ceux qui ont fait un stage aux Glénans et ceux qui en ont fait plusieurs.

UN ESPRIT RÉPUBLICAIN

REVUE DE PRESSE

Les Glénans une certaine idée de la mer

Le Figaro >>> Michel Rocard a usé par deux fois sa vareuse sur les bancs des Glénans, en 1949 et 1951. Je leur dois beaucoup, raconte-t-il, c‘était la meilleure des initiations à la navigation. Et on faisait tout, la cuisine, la vaisselle. Quand on ne naviguait pas, on construisait même la toiture des bâtiments. La réputation de rugosité et de compétence de l‘école se forge en ces temps pionniers. Il y régnait un esprit très républicain, de solidarité, de réconciliation, se souvient encore l’ancien premier ministre, même s’il n’y avait pas de prêche, pas de mystique annoncée. Lors de son deuxième séjour, il a emmené avec lui un groupe de jeunes étudiants de la SFIO.

France Inter >>> Les Glénans fêtent leurs 70 ans. Ils ont accueilli des centaines de milliers de stagiaires et ils en accueilleront encore beaucoup d’autres : la mer, la mer, toujours recommencée… Philippe Viannay est mort en 1986 ; Hélène vingt ans plus tard et ses cendres ont été dispersées au large des Glénans. Ils furent des insoumis, des indomptés, des rebelles qui pouvaient dire, avec Baudelaire : Homme libre, toujours tu chériras la mer !

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COMMENTAIRES

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24 Avril 2017 16:36 - LE GALL

Qd je poste sur Facebook, l'image en aperçu ne correspond pas à la page Glénans. C'est vraiment dommage

23 Mai 2017 00:45 - Cqrpentiers

Génial