L’archipel des âmes en peine

« L’archipel des âmes en peine » de Nicolas Peltier et Pablo Salaün

Terreur, froid, famine, désespoir... Vorkuta, dans le Grand Nord sibérien, est une sorte d’enfer sur Terre. Avant la guerre, ils avaient besoin de gens pour extraire les richesses du sous-sol. Ensuite ils ont cherché où envoyer les condamnés du régime de Staline. C’est comme ça qu’ils ont créé cette ville, pour étendre le système des camps, est-il dit d’emblée dans L’archipel des âmes en peine. À coup de cohortes de déportés en tous genres, des centaines de milliers d’hommes s’épuisent à la tâche, dans le froid polaire. Le long de la voie ferrée des centaines de gens mouraient chaque jour. On dit que sous chaque rail il y a trois polonais ou trois allemands. C’est dire si, aujourd’hui encore, cette ville est hantée par des âmes en peine.

Nicolas Peltier nous avait déjà saisi avec sa manière de filmer et d’entrer en relation avec Matt Elliott dans What a fuck am I doing on this battlefield. Voilà qu’il confirme, avec L’archipel des âmes en peine, des capacités assez rares pour saisir des blocs d’espace-temps. Pour ce film, il fait équipe avec Pablo Salaün au son. Un regard acéré + une oreille tendue : à eux deux ils font le film de bout en bout, dans un monde hors du monde, dans la nuit glacée de Vorkuta.


Le film commence par trois plans-séquences, fixes. Chacun de ces plans nous fait franchir un palier. Une confession d’abord, pour dire autant que faire se peut la réalité des camps de travaux forcés. L’archipel… selon l’expression de l’écrivain russe Soljenitsyne. Ensuite la transhumance, dans un long plan muet, rythmé par les pulsations ferroviaires, nous pénétrons en ligne droite dans la toundra. Troisième plan : le plaidoyer. Sur une scène de théâtre là-bas, une femme s’efforce d’enthousiasmer une audience invisible et muette, à propos des « victoires » de Vorkuta. L’une d’entre elles, non dite, est d’avoir réussi à passer du statut de Goulag à celui de cité industrielle prospère. Mais les stigmates demeurent. Les hommes et la terre ont souffert le martyr... Entrons dans ce film fascinant, plein de mots et d’incantations, que nous livrent ici Nicolas Peltier et Pablo Salaün.

démographie
L’ARCHIPEL DES ÂMES EN PEINE

un documentaire de Nicolas Peltier et Pablo Salaün (2016 - 77’) 

Au-dessus du cercle polaire arctique russe, une ville minière issue du Goulag : Vorkuta. On y croise nomades autochtones, travailleurs immigrés et descendants de déportés politiques. En 2013, la ville fête officiellement ses 70 ans. Le mineur soviétique a perdu sa stature, la rentabilité des mines est insuffisante et les accidents courants. Perdu au milieu de la toundra, cet îlot urbain construit sur les ossements de prisonniers du monde entier voit sa vie s'éteindre.
>>> un documentaire produit par Les 48°Rugissants, .Mille et Une. Films, Back in Town

LE CONTEXTE
Les personnages l'archipel des âmes en peine

par Nicolas Peltier et Pablo Salaün  

Une seule ligne de chemin de fer relie Vorkuta au reste de la Russie. Il faut quarante heures de train pour rejoindre la ville depuis Moscou. Ses habitants appellent d’ailleurs le reste du pays la grande terre comme si leur ville n’était qu’une excroissance en dehors du monde, un îlot perdu dans la toundra. L’histoire de Vorkuta est pourtant inséparable de l’histoire russe. La ville porte les stigmates des époques qu’elle a traversées depuis sa création et reflète les enjeux actuels d’un pays en mutation.

En 1931, des prisonniers politiques sont envoyés pour exploiter les gisements de charbon au beau milieu d’un désert blanc seulement habité par le peuple Nenets, des nomades éleveurs de rennes. Les camps grossissent et donnent naissance à une ville, dont le statut est officialisé en 1943. Mais c’est bien plus tard, dans les années 1970, que Vorkuta vit sa période glorieuse : le travail dans les mines et les salaires généreux attirent la population en nombre.


Vorkuta compte alors près de 250 000 habitants. Cette ère féconde s’achève à la fin des années 1980 au moment de la chute du communisme. Avec l’ouverture du pays, l’isolement de la ville modèle et son climat difficile rendent l’exploitation de son charbon peu rentable.
Depuis, Vorkuta se délite rapidement. Il n’y a plus aucune construction depuis 1994. Les mines ferment. Les licenciements se multiplient. En 2002, l’entreprise SeverStal rachète l’entreprise minière d’État et ferme huit des treize mines. La ville ne compte plus aujourd’hui que 60 000 habitants.
Si certains veulent encore croire à une renaissance possible, les habitants quittent la ville en masse, et Vorkuta est en voie de devenir une ville fantôme...
C’est ce moment précis de l’histoire de la ville que nous voulons saisir.

UN CLIMAT DE RÊVERIE

INTENTIONS

masque l'archipel des âmes en peine

par Nicolas Peltier et Pablo Salaün 

Depuis la récente fermeture du musée du Goulag en Russie centrale, il n'y a plus aucun organisme officiel pour parler de cette part de l’histoire. Le pays ignore toute notion de devoir de mémoire. De même, depuis sa chute économique, Vorkuta est abandonnée par la Russie. Filmer Vorkuta, c’est donc avant tout garder une trace, mettre à jour cette cicatrice qui se referme dans la toundra. Et pour cela nous avons voulu recueillir la parole des habitants, ceux qui veulent oublier, à l’image de leur pays, comme ceux qui veulent se souvenir.

Quand nous sommes entrés la première fois à Vorkuta, nous avons tout de suite été saisis par l’ambiance de fin du monde qui se dégage de ce lieu : toute la ville semble un décor de cinéma abandonné, les bâtiments, la lumière, les gens, le climat. L’endroit nous a fascinés aussi bien par son aspect industriel et historique immédiatement sensible, que par son atmosphère – c’est une vraie ville de western, mais ici le désert est de glace.

Nous cherchons à donner notre vision de la ville non seulement à travers la parole de ses habitants, mais aussi à travers un travail formel de l’image et du son.


La parole : le portrait d’une ville par ses habitants

Lors de nos repérages, nous avons senti que les habitants avaient envie de raconter leur histoire et celle de leur ville. Des liens se sont tissés avec un certain nombre d’entre eux, que nous côtoyons maintenant depuis deux ans. Il y a ceux qui sont presque déjà partis, ceux qui vivent dans la nostalgie de l’ère communiste et ceux qui croient encore à une renaissance. Mais il y a aussi SeverStal, qui veut faire de Vorkuta une ville dortoir pour des travailleurs temporaires, et les Nenets, relativement protégés du flux de l’histoire. Les personnages de ce film sont comme les ‘’Trois sœurs’’ de Tchékhov qui rêvent de Moscou et prédisent sans cesse leur départ imminent mais ne partent jamais. Ils sont comme figés dans la ville, entre un passé trop lourd et un avenir plus qu’incertain.

Offrir un espace de parole à ces personnes que l’on n’entend jamais fait partie du projet. Chaque témoignage donnera une vision de la ville propre à chacun, selon son histoire et ses aspirations. Une image globale naitra de ces entretiens filmés dans la durée, face caméra. Nous ne serons présents ni à l’image, ni au son : ce sont les personnages qui dresseront ensemble un portrait paradoxal et parfois contradictoire de Vorkuta qui traduira notre vision de cet endroit. La ville sera le personnage principal du film.

La mélancolie de la ville : les traces du passé

Pour tous les habitants, Vorkuta « était mieux avant ». Dans l’idéologie communiste, le mineur était une figure essentielle : Stakhanov était mineur et représentait le peuple au travail dans le dépassement de soi. Pourtant, aujourd’hui, c’est l’homme d’affaires qui est exalté et le mineur n’est plus que la base exploitée. Les habitants de Vorkuta souffrent de ce retournement des valeurs qui a fait chuter la ville.

Les symboles soviétiques sont encore partout présents, et les statues d’un autre temps côtoient les slogans d’aujourd’hui, comme ces grandes affiches qui vantent les mérites de SeverStal (« Toujours plus de charbon pour la patrie », ou un « Je serai mineur » dit par un enfant de dix ans). Les haut-parleurs, témoins de la voix du Parti, diffusent toujours des discours aux accents passéistes et une mélancolie profonde se dégage des rues comme des visages. Nous voulons faire un film sur les racines qu’on ne choisit pas et qui sont ici autant une prison que l’espoir d’un rêve de renaissance. Partir ou rester, espérer ou se résigner, s’opposer ou approuver. Nous montrerons le paradoxe de l’existence de cette poche d’urbanité dans le désert polaire. Vorkuta était pensée comme un camp aux conditions particulièrement drastiques, elles le sont toujours, même si les prisonniers circulent désormais libres dans les rues.

La lumière : l’étrangeté d’un monde déchu

Vorkuta est une ville minière en déliquescence, une tache noire au milieu du désert blanc. Les grandes barres bétonnées soviétiques se multiplient sans que l’on sache laquelle est habitée et laquelle est abandonnée. Les rues sont désertées à cause du froid. Autour de la ville, les mines tentaculaires s’enfoncent dans le sol gelé et se développent sur 300 km de galeries. Elles sont l’âme et les veines de Vorkuta. Plus loin dans la toundra les Nenets montent leurs tentes en peau de rennes (les tchoums) dans un paysage blanc sans limite entre le ciel et la terre.

Ici, l’hiver polaire plonge la ville dans l’obscurité trois mois durant. Au printemps, la lumière rasante se reflète sur le sol gelé. Et l’été, la pleine lune et le plein soleil peuvent cohabiter à minuit dans le ciel. L’atmosphère de Vorkuta est donc déjà en soi teintée d’une étrangeté particulière : nous voulons travailler à l’image le pouvoir fantasmagorique de la ville. La toundra froide et monochromatique tranchera avec les intérieurs chaleureux. L’opposition entre les couleurs du dedans et du dehors, du jour et de la nuit, sera renforcée à l’image. En effet, le jour, le blanc immense éblouit alors que, la nuit, les lieux se chargent d’une couche d’irréalité, la neige prenant les couleurs de l'éclairage public – vert mercure, jaune sodium. Plus le récit avance, plus les images se chargeront d’un climat de rêverie. Les trouées dans la brume laisseront apparaître des silhouettes fantomatiques : les usines fumantes recrachant l'énergie de la terre en volutes de fumée blanche. L’aspect polaire est une composante forte que nous utiliserons, l’ambiance et la lumière induite par le climat seront très importantes dans la construction des impressions.

Les bruits de la ville : le ventre de l’animal

Ni voix off ni musique additionnelle ne seront ajoutées à la bande-son. Nous alternerons un son très naturel et dépouillé lors des entretiens, avec des constructions sonores oniriques centrées sur les sons inquiétants de l’industrie du charbon et de ses machines lors des extérieurs en ville. Le vent qui vient de la toundra transforme en effet les bruits de la ville en gémissements mouvants, apparaissant et disparaissant au gré des bourrasques. Distordus, les moteurs et les grincements de trains se muent en plaintes vivantes. Le bruit lointain et permanent des mines irrigue toute la ville d’un battement mécanique.

Les mines sont donc comme les organes d’une ville-animal. Nous voulons renforcer cet aspect en travaillant au son l’idée d’une inquiétude qui monte peu à peu, comme le dernier sursaut d’une bête mourante. A l’instar de l’image, le son rendra de plus en plus présente cette pulsation industrielle menaçante, et dévoilera ainsi l’omniprésence de l’industrie minière dans l’histoire et l’espace de la ville. Seuls les campements Nenets échappent à ce tourbillon sonore mécanique : là, un silence gelé retentit et met d’autant mieux en valeur cette inquiétante étrangeté qui règne dans la ville. 

NICOLAS PELTIER ET PABLO SALAÜN

BIOGRAPHIES

rue l'archipel des âmes en peine

Nicolas Peltier travaille l’image pour créer des visions énigmatiques, reflets de son anxiété face au monde contemporain.
Monteur image de profession, son premier documentaire, réalisé avec Julien Fezans, What a fuck am I doing on this battlefield a été lauréat du prix du film le plus innovant au festival Visions du Réel de Nyons en 2013 et diffusé dans de nombreux festival dans le monde (Suisse, Belgique, France, Portugal, Allemagne, Russie, Chine,...). 

Pablo Salaün a appris le Russe à l’école, fasciné par cette culture. D’abord chef opérateur son pour des films de fiction, il s’oriente de plus en plus vers le documentaire qu’il considère plus enrichissant, apte à nourrir sa curiosité de l’autre et donc sa connaissance de soi. Il a commencé par la création sonore pour la radio, média pour lequel il a produit plusieurs pièces (D.O.A., En route...) diffusées en France et en Europe. 

LES PERSONNAGES
bar l'archipel des âmes en peine

Serioja est haltérophile. Il a connu la prison. Son père, un intellectuel, fut aussi déporté dans les camps de Vorkuta. Il nous fait rencontrer Anna Vassilievna, 93 ans, ancienne prisonnière politique arrivée à Vorkuta en 1943. Ensemble ils évoquent le temps du Goulag et les arrestations arbitraires.

Dimitri / Yar Voran, 45 ans, est chaman, né à Vorkuta. Par la transe, le tambour et la guimbarde, il soigne les maux des habitants de Vorkuta. A moins qu’il ne cherche dans ces pratiques ésotériques à combler la perte de repères consécutive à la pérestroïka. Pour lui, si la ville existait avant, alors elle existera toujours.

Artiom Orlov, 28 ans, guide né à Vorkuta. Malgré une certaine nostalgie pour la ville de son enfance, il ne peut imaginer le futur de sa famille à Vorkuta et cherche à émigrer absolument. Il fait partie de ces gens qui cherchent à partir par tous les moyens de Vorkuta, qui ne se font plus d’illusions.

Les motards Oleg Komaniets et Evgueni Kakokha, 35 et 29 ans, sont nés à Vorkuta. Ce sont des ouvriers de SeverStal. Représentatifs de la classe ouvrière, ils ont perdu espoir et veulent partir. Mais pour cela il faut de l’argent : ce ne sera pas possible pour tout le monde.

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