Didier

« Didier » de Émilie Morin

Machine à rêve, ce cinquième portrait est proprement fascinant, tant il plonge dans l’intériorité de son héros, Didier, un boulanger philosophe, alchimiste moderne dans un film qui flirte avec le noir et le silence.

Hommage à la mécanique de rêve qu’est le cinéma, ce film d’emblée captivant commence par des figures humaines, dessins naïfs gravés à même la pellicule, qui défilent un à un sur l’écran d’une table de montage. Jamais la réalisatrice Émilie Morin ne laissera filer cette pellicule jusqu’à sa vitesse de croisière, toujours elle freinera le mouvement.

Tu voudrais savoir qui je suis ? D’où je viens ? Peu importe, je suis là. Je fais du pain, donc je suis boulanger. Si j’arrête le pain, je suis un promeneur, un rêveur.

Cette voix, telle le stylet qui gratte la pellicule, cisèlera de bout en bout la bande-son.

Didier se définit comme un frontalier : un intello chez les manuels, un manuel chez les intellos. Au marché il vend son pain, et rend la monnaie… Finalement, je me passerais bien de cet échange d’argent. Il préférerait donner son pain, mais le courage lui manque.

La caméra s’attarde longuement sur son visage débonnaire alors que des souvenirs photographiques passent sous ses yeux (et restent invisibles aux nôtres). Ceux qui restent et ceux qui disparaissent, dit-il. Le cinéma comme perpétuel basculement des images dans le néant, aussitôt vues, aussitôt disparues. Le cinéma se réfléchit alors d’autant plus que l’image se fait de plus en plus picturale, abstraite, que les strates sonores s’empilent. Comme un rêve éveillé, l’homme revit une scène de son enfance : Je suis dans la cour de l’école, le 11 mai 1981… on fête la victoire. À la kermesse, celle du parti socialiste, on chante : changeons la vie, ici et maintenant… J’sais pas ce qu’on a fait depuis. (Il dit cela avec détachement.)

Le film regarde par les fenêtres (du fournil, d’un train) comme un opérateur dans son objectif. J’écris des lettres, ça me permet de me remettre les idées en place et de dire aux gens tout ce que je ne peux pas leur dire. Ça me permet de penser à tout ce qui s’agite autour de moi.

La pancarte de Mellionnec apparaît dans le rêve : Je suis bien là, alors je reste. Et je continue de rêver. C’est là que Didier rejoint Alain, mot pour mot.

souvenirs rêverie introspection
LE FRONTALIER

un film d'Émilie Morin (13')

ÉMILIE MORIN

BIOGRAPHIE

Emilie Morin - réalisatrice
Émilie Morin, réalisatrice de "Didier"

Emilie Morin est diplômée du Créadoc, où elle a réalisé plusieurs documentaires sonores et un film A l’heure bleueDepuis elle expérimente diverses formes artistiques, le dessin avec une exposition Visages, des paysagesle son électroacoustique et la photographie argentique variation #2. La recherche du mouvement dans l’image fixe est au cœur de son travail. Aujourd’hui elle poursuit son exploration de la matière au sein du Labo K (laboratoire artisanal de développement fondé par Emmanuel Piton) avec un film en 16 mm à partir de tirages contact et d’interventions sur pellicule.

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