CHARKHA, Daet Oc’h

Jouer ensemble, ce n’est pas seulement le point de départ de la musique mais aussi, parfois, son horizon.

C’est une certaine idée de la musique comme (mé)tissage que défend le groupe Charkha mené par Gurvant Le Gac, un ethno-jazz joliment défini par ses membres comme un « Objet Musical Non Identitaire » qui brode, sur un tempo hypnotique, le son âpre d’un saxo coltranien, les mélopées d’un oud oriental, l’ostinato serpentin d’une flûte traversière, et les déflagrations douces d’une voix qui utilise la langue bretonne comme un instrument à part entière, percussif et enivrant. L’ensemble forme un drôle d’alliage, efficace et entraînant, qui foule joyeusement au pied les idées reçues sur la « musique bretonne ».

C’est la même idée du (mé)tissage que suit le clip réalisé par Oona Spengler, objet filmique dont l’identité est celle que donnent les petits ruisseaux aux grandes rivières.

Comme dans tout tissage, on y trouve un fil de trame et un fil de chaîne. Deux histoires, apparemment distinctes, qui traversent aussi en creux l’histoire plus vaste du vidéoclip. La première est classique, c’est celle du clip comme performance : elle raconte comment des musiciens font semblant de jouer (en playback), face à la caméra qui n’en perd pas une miette, la chanson qui donne au clip sa raison d’être. C’est l’histoire, mercantile mais incontournable, du clip comme objet promotionnel. La seconde raconte comment le clip, parce qu’il est un objet audiovisuel, a progressivement succombé à la tentation d’être autre chose, du cinéma peut-être, et comment cette tentation l’a conduit à machiner des récits dans le dos de la musique et des musiciens, en se rêvant vêtu des atours du court métrage.


Le clip d’Oona Spengler pour Charkha, Daet oc’h, raconte ces deux histoires, mais il en évite aussi les pièges, élégamment. Si les six musiciens sacrifient parfois au rituel de la pose un peu extatique, introvertie ou inspirée, ce que cherche la caméra sur leurs visages, leurs mains, les fragments de corps et d’instruments, c’est encore autre chose. C’est la rencontre. C’est le moment décisif et fondateur où la musique advient dans l’éclair de regards échangés, qui se comprennent, puis se relancent. Ce sont ces échanges-là que la caméra traque, et ce n’est pas un hasard s’il faut attendre la fin du clip pour que les membres du groupe apparaissent tous ensemble à l’image, réunis dans un plan d’ensemble qui claque comme une embardée dissonante hors de la partition. Parce qu’il aura fallu du temps, un peu, celui du morceau, pour que quelque chose se tisse, en commun ; et parce qu’être ensemble, jouer ensemble, ce n’est pas seulement le point de départ de la musique mais parfois, aussi, son horizon.

L’autre histoire qui traverse Daet oc’h est une fiction, plutôt minimale : dans un champ, en bordure d’une forêt, une silhouette s’éloigne, et disparaît presque. C’est tout. Mais parce qu’elle est là quand même, et même si elle ne fait rien d’autre qu’être là, elle donne peut-être sens aux lents mouvements de caméra qui scandent le film de loin en loin, plans sur des branches entrelacées, sur des flaques mêlées d’humus et de glaise, sur des feuilles en décomposition, sur l’obscur d’une forêt jamais nommée, sur des murs grêlés de tâches où, comme le disait Léonard, doit s’exercer l’imagination du peintre s’il veut être digne de son art. Cette fiction n’a ni début ni fin, ni creux ni pics. Elle existe pourtant, et à l’image des murs vérolés ou des nuages, chacun pourra y voir ce que bon lui semble.

Le clip d’Oona Spengler est la captation d’une performance dont l’enjeu n’est pas tant la musique (qui existe très bien par elle-même) que les rencontres – de cultures, de sonorités, de regards – d’où elle s’origine. Il est aussi l’histoire d’une silhouette énigmatique qui introduit la fiction, en contrebande et en pointillés, dans les interstices de la performance. Interstices, tissage, entrelacs… Cette vidéo, on ne l’a pas encore dit, est aussi et enfin une histoire de montage : celui qui entrechoque les plans dans une série de syncopes entre la voix humaine et celle du saxophone, le dedans et le dehors, le noir et le blanc (la rencontre est un éclair) ; celui qui mêle deux histoires parallèles dont chacune est peut-être le commentaire secret de l’autre (la rencontre est funambule) ; celui qui prend son temps pour agencer le puzzle des visages, des mains, des instruments, pour ne donner à voir qu’in extremis l’image de ce qui ressemble fort à une fraternité musicale. La rencontre est ce dont tout part, et où tout aboutit.

Eric Thouvenel

UNE LIBERTÉ DE TON JUBILATOIRE !

Impulsé par le flûtiste Gurvant Le Gac, le projet Charkha réunit six musiciens à la recherche constante d’une transe collective. En empruntant les chemins parcourus par John Coltrane, Eric Dolphy, Rabih Abou-Khalil, Henri Texier, l’Hijaz Kâr, Kristen Noguès ou Steve Coleman, Charkha fait vibrer une musique engagée, enracinée, qui se joue de la modalité aux confluents des musiques traditionnelles, jazz et contemporaines.

L’originalité de ce répertoire est de construire autour de grands textes de la poésie du XXème siècle un écrin rythmique fort : les grooves acoustiques puissants, la fougue orchestrale se trouvent mis au service des textes chantés en langue bretonne, issus de poèmes engagés de Joan Lo Rebèca, Jean-Claude Izzo, Léon Felipe ou Nicolas Bouvier… des petits bouts de beau mettant à nu la cruauté du monde.

Les arrangements aux textures tantôt tanniques tantôt suaves vous réveillent les connexions nerveuses avec la volonté de faire sonner le breton comme on l’a rarement entendu.

La musique de Charkha est à l’image de notre monde globalisé : les influences se croisent, s’entremêlent se frottent, se reconnectent et s’actualisent constamment dans un bouillonnement artistique exaltant.

CHARKHA

CHARKHA Daet och - clip de la semaine

Gurvant Le Gac, musicien au parcours riche et fertile, il se forme à la flute traversière en bois et intègre la Kreiz Breizh Akademi 2 au sein de laquelle il se perfectionne à « l’entendement modal ». Il fonde ensuite Bayati où il compose la majorité du répertoire. En 2013, il développe une vision plus personnelle de la modalité dans Charkha : un jazz mod all au groove rural. Le groupe sort l’album La couleur de l’orage (révélation Jazz Magazine).

Formée au piano classique au Conservatoire de Rennes, Faustine Audebert se consacre à la musique traditionnelle bretonne à travers le chant, se perfectionne dès 2007 auprès d’Erik Marchand, au sein de la Kreiz Breizh Akademi. Cette période marque ses premières expériences scéniques au sein de projets musicaux innovants en langue bretonne. Elle intègre le Nimbus Orchestra dirigé par Steve Coleman en 2011


et présente son projet personnel : Faustine, soutenu par la Région Bretagne.

Guitariste formé aux musiques actuelles et à l’improvisation par Bruno Legonidec, puis au jeu de guitare bretonne et irlandaise par Soig Sibéril et Edmund Boyd (Flook), Florian Baron est retenu pour entrer à 19 ans dans la Kreiz Breizh Akademi 2. Il rejoint Erik Marchand sur plusieurs projets, prend part à divers groupes et fonde égaleent le trio Oudside et un trio de musique à danser avec Erwan Hamon et James Mc Gaw.

Gaetan Samsom, musicien au parcours atypique, percussionniste et chanteur au sein du groupe rock Hocus le Grand, il part en 2006 travailler le zarb auprès du maitre Hamid Ghanbari, puis le riq, le daf perse et la derbouka en Egypte et en Turquie.

Jonathan Caserta, autodidacte depuis 1995 à la guitare, puis guitare basse, puis contrebasse, il se forme en Jazz auprès de J.-P. Lavergne et J.-M. Les formations auxquelles il participe lui font jouer autant des musiques rurales américaines ( Wacky Jugs, Jack Danielle’s String Band) que du jazz ou des musiques traditionnelles. Il a participé à la Kreizh Breizh Akademi 2 d’Erik Marchand. Il intègre Electric Bazar Cie en 2008.

Timothée Le Bour fréquente les Festoù Noz depuis son plus jeune âge. Rapidement, il découvre d’autres cultures populaires d’Europe et s’en inspire. Sa curiosité et son envie de créer des liens avec sa culture l’ont notamment conduit à Caransebes (Banat, Roumanie) pour étudier avec deux grands maîtres du saxophone et du taragot, Costica Olan et Dany Lova. En 2010, il intègre le troisième collectif Kreiz Breizh Akademi…

LA CRITIQUE DE JAZZ MAG

CHARKHA Daet Och

« Il arrive que l’impression laissée par un disque soit déçue par le concert, le studio ayant permis de masquer les faiblesses du groupe ou le format du disque lui ayant imposé de resserrer son propos. Il arrive aussi que cette impression soit décuplée par l’écoute sur scène, soit que le temps du concert et la présence physique lui permette de s’épanouir entièrement, soit que l’auditeur, en l’occurrence le critique, s’y trouve plus disponible. C’est l’une ou l’autre de ces deux dernières solutions qu’il me faut retenir ce soir au sujet du groupe Charkha, déjà mentionné dans un encadré “World” de notre numéro 661 où son disque “La Couleur de l’orage” recevait la distinction “Révélation”.

Les arrangements font tourner des rythmes obsédants que les trois membres de la rythmique ornementent à l’envi d’ostinatos changeants autour des textes chantés ou d’onomatopées à l’unisson des soufflants. Ici et là, comme on lâche sa fronde après lui avoir donné l’élan d’un long mouvement giratoire, la bride est lâché sur le saxophone, instrument qui assume avec un naturel unique l’art ornemental de la modalité arabe et celui du développement phrasé hérité du jazz. La flûte traversière, en bois comme il est de coutume dans l’aire dit “celtique”, avec ce son éolien qui la caractérise, pratique souvent une improvisation motivique torrentielle et explosive tout en rapides et furieux tourbillons et c’est encore tout éclaboussé de cette musique que, à une heure sonnante, je finis de rédiger cette chronique en réécoutant “La Couleur de l’orage”.»

Extraits de la chronique de Franck Bergerot, 24 Août 2014

OONA SPENGLER

Oona Spengler - Charkha

Diplômée en art dramatique, en cinéma et en littérature, elle construit un parcours au croisement de plusieurs formes d’expression. Elle a joué au théâtre, écrit des poèmes, et filmé pêle-mêle des avions, des forêts, des visages et des éléphants. Ses nombreux voyages, du Moyen Orient aux Etats-Unis, de la Bosnie à l’Islande, ont influencé sa pratique : mobile, autonome et éclectique. Attachée au Centre Bretagne qui est devenu sa terre d’adoption, elle veut y développer une action artistique locale, par son engagement associatif, pédagogique et créatif.

Laissez-un commentaire