Brest, mémoire ouvrière

« Au maille ! » de Marie Hélia

UNE GIGANTESQUE ERREUR

[L'écrivain Paul-Henry Bizon a regardé Au maille ! ]

Le documentaire de Marie Hélia commence par un long travelling horizontal. On arrive à Brest par la mer puis on s’élève parmi les grues et les structures dénudées des bâtiments de l’Arsenal avant de toucher terre, aspiré par les bruits de ferraille et les coups de marteau. 

L’histoire des ateliers de l’Arsenal se raconte, celle d’une ville dans la ville, assourdissante de métal et d’étincelles, imposante comme une citadelle antique, dictant la loi de ses sirènes – 7h40, 7h55, 8h, 12h30, 13h30, 18h05 – au chaos des jours brestois.


Durant les Trente Glorieuses, à l’intérieur, on feint d’ignorer le temps qui érode les quotidiens. Seul impératif des chaudronniers, soudeurs, traceurs et autres ajusteurs de cette grande famille du Génie Naval Français : effectuer un travail de qualité, et robuste. Qu’ils se soucient seulement de pédagogie et de matelotage, des générations se succèderont à l’infini. Les ateliers de l’Arsenal de Brest sont construits pour défier les siècles et l’espace. 

Mais le choc des marteaux est un autre décompte. Glander devient même « compter la couille » dans la bouche d’un ancien ouvrier à l’accent breton. Et « l’espace cruel est un mur qui m’enserre » comme le souligne un vers d’Éluard tracé à la hâte sur un pan de plâtre qui subsiste.

Si c’est une invention qui contraint les poètes, elle contraint tous les autres. On ne défie pas le temps et l’espace en les ignorant. Ils finissent par nous enserrer. Une autre histoire des ateliers de l’Arsenal apparaît, celle d’une gigantesque erreur, celle d’une île dans la ville, coupée du reste du monde – comme la France.

Éluard écrit ce vers juste avant sa mort en 1952, à l’époque où la France se lance dans un vaste programme de reconstruction militaire. La même année, IBM installe son premier centre de recherche à San José, au cœur de ce qui est en train de devenir la Silicon Valley, profitant de la vague d’investissement du gouvernement fédéral américain dans les technologies de défense. 

Le militaire au service du civil. À Brest, comme en témoigne un ancien ouvrier : « les militaires, c’étaient tous des gros cons. » Comme les cardinaux, ils n’ont pas les qualifications mais sont en poste pour s’assurer que le génie civil est à leur service. 

Deux côtes ouest – atlantique et pacifique – deux visions opposées. La Silicon Valley compte aujourd’hui plus de 6 000 entreprises. Les ingénieurs français s’y exportent par milliers. Pas les ouvriers. 

Mais les réactionnaires en France sont toujours les mêmes. Ils ont encore aujourd’hui le culot de reprocher aux ouvriers l’impuissance du pays, son penchant pour les extrêmes ou sa supposée décadence. Ce sont eux qui l’ont précipitée. Par manque de vision, ils nous condamnent au souvenir. 

À suspendre des portraits parmi les murs vides. À taper sur des batteries pour singer l’écho des machines. Nous sommes condamnés à recycler les vestiges de l’âge de fer quand d’autres s’extraient de l’espace et du temps. 

En négligeant la technologie, les élites ont failli au devoir d’imagination. Comme toujours, elles ont trahi les poètes.