Intérieurs

eleves penchées sur tableau lynne cohen troubles

Les étudiant•e•s du master Métiers et arts de l’exposition de l’université Rennes 2 organisent chaque année une expo à la galerie Art & Essai. Cette dernière met en valeur le travail d’artistes d’envergure internationale comme récemment Marie Voignier (Il n’est pas question d’explication), Zineb Sedira (Outside the Lines​) ou Sammy Baloji (Arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse​). Cette année, c'est au tour de Lynne Cohen, une photographe nord-américaine disparue en 2014 dont le travail porte sur la dimension sculpturale d'intérieurs désertés.

Cette page est donc l'occasion de découvrir une œuvre picturale et la production des étudiants qui apprennent le métier de commissaire d'expo : prendre soin des œuvres et proposer une médiation pour les publics.

L'EXPOSITION

Une inquiétante étrangeté

par les étudiant•e•s du master Métiers et arts de l'exposition.

Lynne Cohen capture des intérieurs domestiques et institutionnels qu’elle aborde comme des sculptures ou des installations ready-made. Les lieux photographiés sont décontextualisés et donnés à voir pour eux-mêmes, sans que leur fonction soit identifiable avec certitude. Un trouble s’installe. Lynne Cohen prend soin, avec espièglerie, de ne nous fournir aucune indication. Souvent nommés Untitled (Sans titre), les titres ne donnent que très peu d’indices sur les lieux. Ils ne sont, pour la plupart, que de simples codes créés par analogie et mis en place par les galeries et les musées.

Vidées de toute présence humaine, ses photographies suscitent le sentiment que le temps et l’action sont suspendus. La vacance des lieux provoque le doute. Cette sensation est renforcée par certains motifs photographiés, notamment quand ce sont des lieux de passage comme Corridor (1988), ou encore Untitled (Diebenkorn Yellow Window, 2008). Les œuvres montrent un espace entre deux actions, entre deux temps. Lynne Cohen pose des questions auxquelles elle n’offre pas de réponses. Ce flottement incite les spectateur•rice•s à se projeter mentalement dans l’œuvre, à trouver des repères parfois sensoriels. Odorat, ouïe, toucher sont stimulés ; ce sont des sensations qui semblent sur le point d'émerger quand on regarde les photographies.

Sans jugement critique, Lynne Cohen nous amène à reconsidérer des associations d’objets et des dispositions incongrues et remet en cause jusqu’à la fonction même des espaces. Fonctionnalisme et poésie cohabitent : des têtes de mannequins sont posées sur un mobilier technique, des lampes manquent aux plafonniers d’un hall d’immeuble, une chambre est reconstituée dans une salle de classe et une carte géographique se trouve cachée par une armoire.


Par exemple, dans Recording Studio (1987), la rencontre improbable des éléments (animaux marins naturalisés comme décor d'un studio d'enregistrement) appelle à de multiples narrations. Les lieux créés par et pour des corps humains deviennent subitement des écrans de projection à la merci de nos imaginations désorientées. Arrachés à nos rassurantes habitudes, ces espaces dépouillés provoquent un sentiment d’inquiétante étrangeté.

Le travail de Jean-Charles Remicourt-Marie procède d’un jeu similaire. Les deux malles Le départ et Sumbolon (2019) qui sont exposées viennent compléter les œuvres de Lynne Cohen. Chacune de ces malles contient une photographie, comme un indice factice de récits contés qui gardent leur énigme. Ce jeu est aussi formalisé par les pions des Kriegspiel (2018) dont l’harmonie visuelle fait presque oublier que les formes géométriques se réfèrent à des stratégies militaires.

L'exposition Troubles pousse à réfléchir sur les espaces fabriqués qui nous entourent, ainsi que sur les fonctions que nous créons et opérons en les occupant. Dès l’entrée de la galerie, les œuvres intriguent le•a spectateur•rice : des espaces familiers sont présentés, certains lieux paraissent vacants, d’autres sont surchargés de détails. Cette amorce ouvre sur un espace où les œuvres exposées révèlent la diversité de lieux qui ont retenu l’attention de la photographe. Au centre de la salle, Spa (1990) est placée seule, sa structure résonnant avec celle de la galerie. De part et d’autre de cette photographie, certaines sont réunies autour d’un même discours - à l’instar de Police range (1990), Military installation (1999-2000), Kriegspiel (2018) - tandis que l’appréhension d’autres œuvres est pensée individuellement. Ces choix d’accrochage renforcent le trouble provoqué chez le spectateur•rice.

Pour tenter de comprendre la relation si spécifique de la photographe aux espaces, le documentaire Lynne aperçue de Frédéric Leterrier (2016) est projeté au sein de l’exposition Troubles. Traité en privilégiant une certaine proximité avec l’artiste, ce film dévoile une autre facette du travail de Lynne Cohen. En portant un regard unique sur des lieux côtoyés quotidiennement, l’artiste révèle l’essence de ces intérieurs, résolument insaisissables.

FOCUS

Une identification impossible

Classroom 1985 Lynne Cohen photographie
Lynne Cohen, Classroom, 1985, 110,5 x 128 x 5 cm, épreuve à la gélatine argentique. Galerie In Situ - fabienne leclerc, Paris

Classroom, 1985

La pièce représentée est scindée en deux : d'un côté les éléments d’une chambre à coucher et de l'autre ceux d’une salle de classe. Par le cadrage, Lynne Cohen nous montre les coulisses de ce qui semble être une mise en scène. En effet, cette photographie n’est pas sans rappeler un décor et les marques au sol accentuent ce sentiment de théâtralité. Les éléments incongrus de l’espace photographié attisent la curiosité. Ce lieu, trouvé tel quel, est-il un dysfonctionnement de notre réalité ou a-t-il une fonction précise ? Il semble témoigner de ce que l’humain peut construire de plus artificiel. Sur cette scène vide de tout•es acteur•rice•s, l’imagination prend le rôle des metteur•se•s en scène.

1991 Classroom Lynne Cohen photographie
Lynne Cohen, Classroom, 1991, 120 x 139 x 5 cm, épreuve à la gélatine argentique. Galerie In Situ - fabienne leclerc, Paris.

Classroom, 1991

Une table de consultation se tient au centre de la pièce devant plusieurs machines. Une puissante lampe est placée en haut de l’image, accompagnée d’un miroir, tous deux modulables. Le lieu paraît aseptisé, les surfaces peuvent facilement se nettoyer. Cet espace semble lié à une activité médicale ou de laboratoire. Pourtant, la porte en bois avec son rideau en tissu ondulant dénote dans l’environnement. Une peluche est posée à la place d’un corps humain. Au second plan, le détail d’une figurine de vache intrigue. Tant de présences inopinées brouillent l’identification du lieu.

FOCUS

Corridor, 1988

Corridor 1988 Lynne Cohen photographie
Lynne Cohen, Corridor, 1988, 110 x 127,5 cm, photographie noir et blanc et cadre en formica. Collection Frac Normandie Caen.

Lynne Cohen montre un espace a priori sans intérêt : un couloir dont la seule fonction est de connecter des pièces entre elles. Le globe placé au centre de l’image attire l’attention, suggérant l’immensité du monde ainsi qu’une possibilité d’évasion vers un ailleurs. Bien qu’elles soient closes et se confondent avec le mur, les deux portes proposent une issue, sans donner aucun indice sur la fonction des pièces qu’elles occultent. La mise en suspens du temps et de l’espace intrigue : une porte va-t-elle s’ouvrir ? Une personne va-t-elle faire son apparition et briser le silence de l’image ? La banalité est bien plus étrange qu’elle n’y paraît.

FOCUS

Lieu de détente ou de surveillance ?

spa 1990 lynne cohen photographie
Lynne Cohen, Spa, 1990_s, épreuve gélatino-argentique, 120 x 137 cm, courtesy de l’Estate de Lynne Cohen et Galerie In Situ - fabienne leclerc, Grand Paris

Spa, 1990

Lynne Cohen offre à voir un lieu composé d’une multitude d’autres espaces supposés apporter une certaine intimité. L’architecture octogonale de l’image, placée au centre de la galerie, évoque le dispositif oppressif du panopticon ; composition spatiale décrite par Michel Foucault dans Surveiller et punir pour discipliner la société et les individus. L’étude des dispositifs de pouvoirs et de surveillance pensés par le philosophe français irrigue une grande partie du travail critique réalisé sur l’œuvre de Lynne Cohen. Cette mise en scène invite à réfléchir à la position du corps du visiteur : une analogie peut être faite entre la photographie et l’espace d’exposition.

1999 spa lynne cohen photographie
Lynne Cohen, Spa, 1999, 109 x 130,5 x 4 cm, épreuve à développement chromogène. Galerie In Situ - fabienne leclerc, Paris.

Spa, 1999

Cette œuvre présente un espace circulaire divisé par des colonnes. Les tons froids qui composent l’image sont renforcés par les matières : le carrelage des murs est blanc mais il semble vieillissant ; à l’image de la partie supérieure de la pièce noircie par le temps. En contraste, la blancheur du plafond lisse brille et reflète la pièce. La teinte bleue chimique de l’eau rend l’odeur du chlore presque perceptible. Le liquide est en mouvement mais son traitement prête à confusion : il semble trouble et opaque, aucune ondulation n’est perceptible. S’agit-il d’une surface solide ?

FOCUS

Jean-Charles Remicourt, Kriegspiel, 2018

Kiregspiel 2018 Jean-Charles Remicourt
Jean-Charles Remicourt-Marie, Kriegspiel, 2018, 45 x 35 cm et 40 x 55 x 50 cm, sapelli, hêtre, tissu, cuir naturel, laiton. Collection personnelle de l’artiste, Caen.

Trois tiroirs en bois sortis de leur malle sont suspendus au mur. Ils contiennent tous des pions colorés collés sur chacun des fonds. Ainsi disposés, ils empruntent les codes du jeu de plateau et évoquent la stratégie militaire (Kriegsspiel signifie jeu de guerre en allemand). La malle en cuir à fond plat posée au sol reprend le même modèle que celles qui étaient emmenées lors des campagnes de colonisations. Ici, elle renferme les deux autres tiroirs de la série.


Cette esthétique fin 19e rappelle le récit de voyages d’une certaine bourgeoisie. Ces déplacements de population entretiennent un rapport ambigu à la notion d’envahissement. De la même manière, les tiroirs et leur contenant semblent se déployer dans l’espace d’exposition.

BIOGRAPHIE

Lynne Cohen

Lynne Cohen portrait

Lynne Cohen est une photographe nord-américaine née à Racine (Wisconsin) en 1944 et décédée en 2014 à Montréal. Après une formation artistique dans le Wisconsin consacrée principalement à la sculpture, elle étudie à l’Université d’Ann Arbor dans le Michigan puis à Londres. La photographe dévoile son premier cliché à la chambre en 1971. Elle effectue ses tirages en noir et blanc jusqu’en 1998. À travers un cadrage rigoureux, elle saisit des intérieurs domestiques vidés de toute présence humaine et revendique l’authenticité de ces lieux qu’elle ne met pas en scène.


À partir de la fin des années 1970, Lynne Cohen décide d’abandonner les vues d’appartements pour diriger son objectif vers des lieux publics ou institutionnels : halls d’immeubles, stands de tir, salles d’attente, spas, etc. En 1982, elle commence à agrandir le format de ses épreuves. Ce geste permet de renforcer l’aspect sculptural de ses images, aspect également perceptible dans l’utilisation de formica pour ses encadrements. À la même période, elle choisit d’effectuer ses photographies en couleurs afin d’intensifier l’effet de réalité et d’immersion. Elle a réalisé de nombreuses expositions en Amérique du Nord et en Europe. En 2005, elle reçoit le prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques.

BIOGRAPHIE

Jean-Charles Remicourt-Marie

Jean-Charles Remicourt portrait.png

Jean Charles Remicourt-Marie est né à Caen en 1990. Diplômé de l’École des beaux-arts de Caen en 2014, sa pratique artistique explore plusieurs médiums tels que la sculpture, la photographie, la vidéo, le dessin, etc. L’archive tient une place centrale dans ses recherches. Il se réfère par exemple au passé colonial de l’Europe et aux stratégies militaires. En se réappropriant l’histoire et ses récits multiples, il crée sa propre narration et explore les limites entre réalité et fiction. Ses œuvres rassemblent plusieurs objets, stimulant l’imagination du public qui cherche à produire du sens et de la cohérence.

REVUE DU WEB

Capturer l'intérieur

REMUE.NET >>> Au-delà de la valeur descriptive de la photographie, c’est dans le vide entre les choses qu’une présence est à chercher dans des lieux.

CIEL VARIABLE >>> Je voudrais que les gens voient les choses comme si c’était la première fois et qu’ils remarquent ce qu’elles ont de déroutant explique Lynne Cohen au sujet de son art.

COMMENTAIRES

    Artistes cités sur cette page

    Lynne Cohen portrait

    Lynne Cohen

    Jean-Charles Remicourt portrait.png

    Jean-Charles Rémicourt

    KuB vous recommande