Faire famille

Suzanne Masson et les enfants au balcon

Pierre-François Lebrun nous raconte une histoire pleine d’humanité, celle de Suzanne Masson, qui commence pendant la seconde guerre mondiale, au moment où les bombardements et l’exode disloquent les familles. Des enfants errent dans les rues, se terrent dans des caves… Elle décide d’être une mère pour eux, de leur offrir un foyer, de l’affection et une éducation.

Quelques photos et une bobine de cinéma amateur en noir et blanc témoignent des origines de cette expérience qui se poursuit aujourd’hui encore. Vingt huit ans après la mort de Mamie, les enfants d’alors, devenus de vieux messieurs, se souviennent.

Tout cela est poignant car cette histoire atteste de ce que peut l’Homme, une femme en l’occurrence, quand il est bienveillant ; et de ce que peut la solidarité face à la barbarie.

NOTRE MAISON

par Pierre-François Lebrun (2018 - 26’)

À Loctudy dans le Finistère sud, une étrange maison se dresse face à la mer. Elle s'appelle La Porte Ouverte. Imposante et massive, elle est depuis plus de soixante ans le témoin d'une saga familiale hors du commun. Construite en 1955 par Suzanne Masson pour recevoir les 27 enfants, abandonnés ou orphelins, qu'elle avait recueillis depuis la guerre, elle est toujours la propriété de ces enfants et de leurs descendants.


Tous les étés, nombre d'entre eux continuent de s'y retrouver, toutes générations confondues, pour quelques jours de vacances. La maison n'a pratiquement pas changé et résonne encore des souvenirs des premiers occupants, jadis garnements en culottes courtes, aujourd'hui septuagénaires pas tout à fait assagis, auxquels se mêlent les rires et les jeux de leurs petits-enfants.
Le temps d'un été, ce film part à la découverte de ce lieu et de cette famille si singulière qui, dans les joies du bord de mer, perpétuent le souvenir d'une émouvante destinée.

>>> un film produit par ALIGAL production pour le magazine Littoral.

Un foyer et de l'affection

L'HISTOIRE

par Pierre-François Lebrun

Tous les garçons un été sur la plage -Notre maison

Cette histoire pourrait commencer comme un conte de fées : Il était une fois une belle jeune femme qui décide de recueillir des enfants abandonnés durant la dernière guerre. Pour qu'ils retrouvent des forces au contact de la nature et du grand air, elle décide de bâtir une grande maison au bord de la mer. Dorénavant grands et petits passeront tous leurs étés dans ce refuge marin à jouer sur la plage, à courir les rochers et à naviguer vers les îles. De belles façons de se reconstruire et de retrouver goût à la vie quand on a mal débuté son existence.

La jeune femme s'appelle Suzanne Masson, nous sommes en 1943, et voici comment elle pose, dans son journal, les principes de son projet : C'est une maison avec son sens matériel et son sens profond, ce sera La Maison des petits enfants. Ils trouveront là un abri, un foyer, de l'affection. Ils y viendront tout jeunes, entre quatre et six ans, encore malléables et non marqués par leur milieu. Ils grandiront là, menant une vie familiale et normale, allant en classe, en vacances, jouant, travaillant, aidant à la maison. Le nombre est à fixer par tâtonnement: respecter la formule familiale avant tout. En principe, une famille de quinze à vingt enfants devrait être un bon nombre.


Quelques semaine plus tard, les premiers enfants sont accueillis dans la maison de Levallois. Malgré leur jeune âge, ils ont tous connus des parcours ponctués par les deuils ou par la maltraitance. Voici comment Suzanne en présente certains dans son journal en modifiant les prénoms: Pierre est un enfant abandonné, placé dès sa naissance chez une vieille Bretonne qui n'était pas méchante mais pour qui il ne représentait qu'un gagne-pain. Il arriva sauvage, méfiant, susceptible. Puis il s'apprivoisa et l'on put mesurer ce que son cœur d'enfant pouvait contenir d'amertume et de tristesse. René avait un papa et une maman qui l'aimaient et une petite sœur. Le temps d'un été, il les a tous perdus, emportés par la tuberculose. René n'avait pas de maison et c'était d'autant plus triste que lui, il savait ce que c'était. Le petit Charles vit entre un père brutal et une mère indigne de ce nom. Il n'imagine même pas ce que c'est une vraie maison. Nicolas a sept ans. Il a la taille et le poids d'un enfant de quatre ans. Il n'a jamais connu sa mère, jamais personne ne l'a aimé et je ne crois pas me tromper en disant qu'il n'a jamais été embrassé. Roger vient d'arriver. Je reste impressionnée devant ce petit être muet, fermé presqu'hostile. On lui a appris la mort de ses parents tués sous un bombardement. Mais il n' a pas compris, il attend, chaque jour, leur retour.

Trois mois après son ouverture, déjà douze garçons dont l'aîné est âgé de 9 ans vivent dans la maison avec Suzanne. Malgré les alertes et les bombardements, ils y trouvent une véritable vie de famille pour se construire et oublier les drames du passé. Au total, 27 enfants seront recueillis jusqu'au début des années 50.

En 1945, Suzanne fonde l'association Notre Maison et fait appel aux étudiants d'HEC pour encadrer les loisirs des enfants. Ils seront nombreux à répondre à l'annonce déposée au bureau des élèves.

À partir de la fin de la guerre, ils ont l'habitude de passer leurs vacances d'été à la Villa d'Ys à Douarnenez, que Suzanne fréquente depuis qu'elle est petite. Pour elle, la mer offre tous les atouts pour que les enfants retrouvent la forme et le goût de vivre. Les jeux, les parties de pêche et les baignades quotidiennes sur la plage du Ris sont des moments idéaux pour sceller des liens fraternels entre ces garçons aux origines si diverses. Pour les plus grands, la navigation à la voile va devenir une véritable passion.

À l’été 52, la famille doit changer de villégiature et séjourne dans un château près de Lesconil. La cohabitation de la troupe d'enfants et d'adolescents avec les propriétaires se passe mal. Il faut trouver une solution pour les prochaines vacances.

L'idée de construire une maison germe dans l'esprit des plus grands. Toujours prête à relever les défis, Suzanne trouve l'idée séduisante et se met à explorer la côte. Lors d'une sortie vers Loctudy, elle débarque sur la plage presque déserte de Lodonec. Une parcelle plantée de choux et de carottes avec vue imprenable sur l'océan est à vendre. Suzanne n'hésite pas une minute.

La maison s'appellera La Porte Ouverte. Pour la construction qui débute en 1954, Suzanne Masson fait appel à toutes les bonnes volontés. Les ouvriers locaux sont assistés par des bénévoles, une vingtaine d'étudiants d'HEC venus de Paris et bien sûr par les enfants, petits et grands. Pour le financement, là aussi , on innove: il y a quelques jours, tout Paris affluait boulevard Malesherbes, chez nos amis d'HEC. Ils avaient placé la maquette de la future maison en bonne place. Leur Boom fut un succès. Il est question qu'un million sera attribué à la construction de la maison.

Jusqu'au début des années 60, la maison connaîtra des agrandissements successifs. Une chapelle à l'architecture résolument moderne s'implantera face à la mer en 1965. Suzanne en réalisera les vitraux et les sculptures renouant avec sa vocation artistique de jeunesse.

Dorénavant, chaque été, la famille se retrouve à Loctudy autour de Suzanne. Plus qu'une simple résidence de vacances, la maison va devenir peu à peu le centre de gravité de cette fratrie pas comme les autres, où les plus grands ont vingt ans de plus que les plus jeunes, où tout le monde ne porte pas le même nom. Une fratrie avec trois Michel, deux François, deux Daniel, deux Georges et une Bernadette, vingtième enfant de la famille, unique fille arrivée âgée de huit mois en 1951.

Il y avait un risque qu'arrivés à l'âge adulte, les enfants se séparent et prennent des chemins éloignés. Aucun lien du sang n'était là pour les retenir. Remis sur les rails, ils pouvaient vouloir reprendre leur autonomie et aborder leur existence en solitaire. Pour la plupart, les attaches qu'a su créer Suzanne sont solides. Profondément ancrées en eux, elles se matérialisent dans ce bout de terre bretonne.

Au fur et à mesure des mariages des plus âgés et des naissances, les salles de bains collectives et les dortoirs des étages sont transformés en appartements pour accueillir les petits enfants et les arrières petits enfants de la famille dans des conditions moins spartiates.

Aujourd'hui, un peu moins de la moitié des enfants adoptés par Suzanne dans les années 40-50 sont encore de ce monde. Dispersés dans toute la France, certains sont trop âgés pour revenir régulièrement à Loctudy. D'autres, amoureux du pays, ont choisi de passer leur retraite dans les environs. Fidèles au poste, ils veillent sur la bâtisse qu'ils avaient construite de leurs mains il y a 60 ans. Leurs enfants, devenus à leur tour parents, sont encore nombreux à venir y passer leurs vacances. Quadragénaires actifs, ils n'hésitent pas à réveiller leurs souvenirs en ressortant les dériveurs qui sommeillent dans le garage. Dans la maison, le mobilier n'a pas changé depuis l'origine. Chaque meuble, chaque tableau, stimule la mémoire. Le théâtre de marionnettes percé dans un mur de la salle de jeu, la cheminée, le bureau de Suzanne ouvert sur la mer, le mur sur lequel on marque chaque été la taille des enfants. Sur la plage, les surnoms des rochers se transmettent de génération en génération. Dans le jardin, un village miniature, circuit de bille géant réalisé avec le surplus de ciment lors de la construction, continue de passionner les plus jeunes.

Depuis quelques temps, la famille s'interroge sur l'avenir. La maison vieillit. Il faut l'entretenir. Cela coûte de plus en plus cher. Le confort sommaire des appartements rebute les plus jeunes malgré des tarifs de séjours défiant toute concurrence. Faut-il investir dans des travaux ? Faut-il ouvrir la location à d'autres que les membres de la famille et leurs proches au risque de devenir une résidence de vacances comme les autres ? D'années en années, de plus en plus de cousins ne viennent plus. Les liens se distendent. Comment les faire revenir ? Les questions sont nombreuses et les enjeux importants.

Parmi les membres de l'association Notre Maison créée par Suzanne en 1945 qui gère La Porte Ouverte, tous sont d'accord sur une chose: il faut garder la maison !

SUZANNE MASSON

BIOGRAPHIE

Suzanne Masson est née le 25 février 1915 à Nancy. Elle n'a pas connu son père, architecte, mort sur le front de l’Artois en 1914 peu de temps avant sa naissance et fut élevée par leur mère, avec son frère Jacques, qui deviendra plus tard Père blanc au Burkina Faso. En 1931 elle entre aux Beaux-Arts de Nancy dans la section sculpture jusqu'en 1939.
Lorsque la seconde guerre mondiale éclate, elle est employée comme dessinatrice publicitaire aux ateliers ABC à Paris et souhaite devenir sculpteur. Mais les circonstances de la guerre bouleversent ses projets. Très marquée par sa propre expérience, elle décide de consacrer sa vie aux enfants privés de famille par les bombardements et l'exode. Elle veut leur venir en aide en leur offrant un soutien matériel et affectif. Après une première expérience dans un préventorium marin en Bretagne, sur les conseils de ses proches, elle intègre pour trois ans une formation d'assistante sociale.


Aidée par le Père Duval, alors directeur des Orphelins d'Auteuil, elle trouve à Levallois-Perret une maison pour accueillir ses premiers enfants. Entourée de ses amis et de sa famille elle rénove cette grande maison, qui servait alors d'atelier de fabrication de cierges. En 1945, elle crée officiellement l'association Notre maison qui accueille alors 25 enfants. En 1953 elle décide d'offrir à sa famille un endroit au bord de mer, en Bretagne, pour les vacances. C'est ainsi qu'en 1954 est acheté un terrain sur la commune de Loctudy et qu'y est construite une grande maison.


Une maison, des maisons, un village, des villages...

Face au nombre croissant de demandes d’accueil, Suzanne Masson cherche des femmes prêtes à s'engager et à vivre la même vie que la sienne. C’est alors que l'idée d'un regroupement sous forme d'une structure sur le modèle de ce qui se faisait en Hollande et en Autriche lui apparaît comme une évidence. En 1958, Suzanne Masson et Bernard Descamps créent l'association Mouvement pour les Villages d'Enfants avec deux missions phares : protéger les enfants en danger et regrouper les fratries sous un même toit dans un cadre de vie familial autour d'une femme assumant le rôle de mère. L’association fait construire par l'architecte Jean Heckly des pavillons pour recevoir des enfants à Cesson, en Seine-et-Marne. L'inauguration a lieu en 1960. C'est le premier de la Fondation Mouvement pour les Villages d'Enfants. Le MVE deviendra Action Enfance en 2013. Six villages sont créés, ayant chacun de huit à dix maisons familiales sous la responsabilité de mères éducatrices et de collaboratrices.

Depuis sa création le MVE à accueilli et élevé plus de 2 000 frères et sœurs. En 1975, Suzanne Masson est élevée au grade de chevalier de l'ordre du Mérite et le 28 janvier 1978 à celui de chevalier de la Légion d'honneur. Elle meurt le 20 mars 1991 à Paris d'une hémorragie cérébrale, alors qu'elle présidait un conseil d'administration.

PIERRE-FRANÇOIS LEBRUN

BIOGRAPHIE
Pierre-François Lebrun

Après des études de cinéma à Paris III, Pierre‐François Lebrun travaille comme scénariste pour la télévision puis comme assistant‐réalisateur.
En 1993, il passe à la réalisation avec un court métrage de fiction, Les morts ont des oreilles, remarqué dans de nombreux festivals internationaux. Il a réalisé depuis une douzaine de documentaires pour les chaînes du service public : autour de l'histoire : À la recherche du temps vécu ; Kerfank, La colline oubliée (prix du documentaire aux Rendez‐vous de l’Histoire de Blois); Anne de Bretagne, L’héritage impossible ; Les villes portuaires et les mutations urbaines : Nantes, mémoires d'escale ; La ville, le fleuve & l'architecte ; Dunkerque, d'un port à l'autre ; Entre deux eaux, Les métamorphoses d’une île ; Les gens de mer : Des hommes à l'amarre ; Des feux sur la mer (prix de la Marine Nationale au Festival du Film Maritime de Toulon) ; Diélette, une mine sous la mer ; Boat movie.


En 2014, Pierre‐François Lebrun tourne durant une année Du cœur au ventre, chronique d'un séjour au restaurant social de Nantes où il va à la rencontre de ceux qui, d'habitude, échappent à notre regard.
En 2017, il poursuit cette démarche de proximité et d'apprivoisement mutuel avec la série documentaire Feuilles Libres tournée durant quatre mois avec les détenues du Centre Pénitentiaire pour Femmes de Rennes.

Artistes cités sur cette page

Pierre-François Lebrun

Pierre François Lebrun

ESPACE PARTICIPATIF

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