Elsa (et autres séries)

Elsa (et autres séries) Eve Morcrette 3 KuB « Elsa » de Ève Morcrette

Le Centre Atlantique de la Photographie expose l’œuvre d’Ève Morcrette, l’occasion de (re)découvrir son parcours.

Les compositions d’Ève Morcrette viennent à point nommé pour nous rappeler combien la photographie (argentique) est affaire de révélation. Lever de rideau, le temps pour la lumière d’impacter la pellicule. Chez elle, les êtres se voilent ou se dévoilent, d’une bâche plastique, d’un foulard, de gouttes d’eaux… quand ce n’est pas le mouvement du modèle qui imprime une traîne sur la pellicule. C’est ainsi qu’Ève Morcrette fixe la quintessence des corps et la trace qu’y dépose le temps.

De 1986 à 2006, elle a photographié Elsa, sa nièce, son premier modèle, en Bretagne souvent. Elsa qui décrit sa Bretagne comme celle dont les petits chemins de terre courent le long des prairies, celle du Ninian translucide qui rafraîchit les vaches, des champs à perte de vue dont le maïs à bétail si sucré servait de goûter, des paysans qui mènent leur troupeau à pied, bâton à la main. Un lieu où le temps s’est arrêté il y a quelques décennies, laissant pour seule contrainte les saisons qui s’égrènent.

SÉRIE « MA » BRETAGNE

SÉRIE « ELSA »

1 Elsa (et autres séries) Eve Morcrette  KuB

par Ève Morcrette

Le 16 juillet 1980, vers 15 heures, dans une clinique au nom fleuri, Elsa avait à peine 24 heures. C’était une petite boule agitée qui pleurait et criait. Rien ne m’attirait vers elle. J’imaginais qu’elle allait me prendre une part de l’amour de ma sœur. J’ai encore en mémoire cet étrange sentiment que ma sœur se dédoublait pour devenir deux : elle + sa fille.

Les deux premières années d’Elsa me laissent peu de souvenirs. Je ne sais plus quel déclic me permit de découvrir ses charmes, mais je me souviens de ma joie à ses premières paroles. Peu à peu s’installa en moi un besoin vital de la photographier. Souvent je la regardais à travers l’objectif, balançant entre l’incessante envie de la prendre en photo et la nécessité d’espacer ces rites pour éviter de la lasser. Nos liens affectifs me laissaient espérer une longue histoire photographique.


Avant qu’Elsa ne sache compter, il m’arrivait de tricher sur le nombre des clichés qu’on allait faire. Ses yeux émerveillés observaient mes pitreries. Chaque fois, j’inventais de nouveaux jeux. Je revivais des instants suspendus, l’insouciance, le bonheur.

Elle habitait à Paris, rue Louis Blanc, au cinquième étage sans ascenseur, dans un appartement très calme. Certains soirs, j’allais lui raconter une histoire.

La première photographie d’Elsa, je l’ai faite en 1983 dans cet appartement, à coté de la fenêtre du salon.

Et puis, je me rappelle cette photo prise dans le parc des Buttes-Chaumont. J’étais accroupie derrière des arbustes, je ne bougeais pas. À travers les branches dénudées, je l’apercevais pâle comme une poupée de porcelaine. Elle courait. Je la suivais, l’appareil collé sur le visage. Je trébuchais sur les racines. Mon cœur battait très fort, je voulais juste une photo. Elle était d’accord, mais pour l’image suivante, il était trop tard, elle était déjà hors champ.

Des passants nous ont demandé parfois si nous étions sœurs. Avec le recul je m’aperçois que nos séances me ramenaient vers mon enfance, nos rendez-vous réparaient de lointaines souffrances.

Depuis longtemps la présence de ma sœur me rassurait. Parfois, elle acceptait de m’aider en tenant un éclairage. Des poses de plusieurs minutes me permirent de laisser des traces d’elle, invisibles sur certains négatifs. Pour cela, j’installais mon boîtier sur un pied, puis je jouais entre les plans fixes et les mouvements.

Elsa pouvait se révolter ou me tirer la langue, comme elle le fit dans la Galerie des bustes de la Comédie Française, je la photographiais alors de dos. Un jour, par maladresse, elle a cassé mon Leica en le laissant tomber. On s’est retrouvées comme deux bébés dans les bras l’une de l’autre, pleurant à chaude larmes.

À la Ville Bizeul, en Bretagne, la petite longère familiale est devenue un lieu privilégié. À coté de cette maison à retaper, Elsa se balançait sur la branche d’un vieux chêne. Elle sautait sur le lit en fer forgé de sa grand-mère qu’on avait sorti dans le jardin pour le repeindre. Elle allumait toutes les bougies. Les tournesols des champs alentours servaient de décor. Chaque journée estivale était une fête.

Elsa n’aimait pas se distinguer des autres enfants. Pendant toute une année, je n’ai pas pu la photographier. Elle répétait inlassablement qu’elle aurait préféré que je fasse n’importe quel autre métier. Ce fut pour moi une privation douloureuse. À force de patience, ma sœur nous sortit de cette impasse.

Alix l’intrépide, le frère d’Elsa, faisait de rapides apparitions. C’était un petit bonhomme impertinent, malin et expressif. J’étais si accaparée par Elsa que plusieurs fois je l’ai oublié. Il nous suivait partout, il cachait mon matériel, ce qui me mettait en colère.

Puis toute la famille s’est installée dans un appartement plus grand. Duchesse est arrivée. C’était une petite chatte tigrée d’un caractère doux. Elle agrandissait la famille. Elsa l’adorait et imaginait qu’elle l’emporterait à sa majorité. Duchesse est encore là, souriante sur les photographies mais elle est morte d’une leucose en 1995.

Dans son nouvel appartement, ma sœur affichait sur les murs recouverts de tissus quelques tirages d’Alix et d’Elsa dans des cadres dorés. Pendant cette période, j’emmenais Elsa dans des lieux impersonnels, des cours, des escaliers…

A chacun de nos retours en Bretagne, nous marchions nu-pieds dans le Ninian, seules ou entourées des vaches de Pierre, le fermier qui les emmenait boire juste avant le coucher du soleil. Sur la plage de Guingamp, elle m’arrosait copieusement, autant que je l’incitais à le faire, et elle s’amusait de me voir trempée.

Elsa, depuis, a quitté le domicile familial. La maison bretonne a été vendue en juillet 2003.

J’ai arrêté de photographier Elsa en 2006.

RIEN NE MENT MOINS QUE LE CORPS

par Brigitte Ducousso-Mao, historienne de l’art

La beauté et la singularité des photographies d’Ève Morcrette résident dans la manière dont ses images se réfèrent à l’histoire de l’art européen. Cette artiste rend constamment un hommage respectueux aux peintres qui l’ont ému. Si ces références à la peinture trahissent un goût prononcé pour la photographie pictorialiste, elles lui permettent surtout d’établir un jeu de va et vient mental entre passé, présent et futur, dans lequel elle se sent en harmonie avec la mouvance du monde.

Ce goût immodéré pour la contemplation d’une œuvre historique en accord avec son être profond révèle une artiste romantique, dont le désir est d’abolir l’idée même du temps.

Elle se saisit de la tradition, non pas pour la plagier ou s’y engluer, mais pour la régénérer ainsi que le prônait Gustave Mahler : « Nourrir les flammes, et non vénérer les cendres. »

Elle le fait parfois avec humour, à travers la femme au catogan qui évoque Magritte, ou avec ce double portrait de Gabrielle d’Estrée, transposé au masculin/féminin. D’autre fois, sans détours, elle convoque l’Ophélie de Millais, murmure avec Ingres dans les vapeurs du Bain turc, révèle les nus voilés de Lucas Cranach, ou encore exalte ceux de Raphaël Collin, triomphants dans les printemps symbolistes et fleuris du 19e siècle…


Rien ne ment moins que le corps. Pour rencontrer son âme et toucher la véritable source de ses sentiments, il faut simplement regarder les nus de cette photographe, car ils sont à la fois une méditation mélancolique sur le temps, une réflexion philosophique sur la création artistique et un hommage admiratif aux peintres défunts.

Dédoublés, décomposés, en couple, en groupe, démultipliés, hommes, femmes… Ève Morcrette ne cherche pas un type idéal, elle n’a aucun critère de sélection pour ses modèles. Les corps nus sont essentiellement un prétexte à parler de matière et de forme, de lumière, de lignes géométriques, de courbes. Elle privilégie les carnations qui absorbent ou renvoient la lumière, les modèles motivés qui aiment poser, avec lesquels elle peut établir un dialogue. Les prises de vue durent environ deux ou trois heures. Dans cet espace/temps, tel un esprit, elle se projette indifféremment dans ses modèles masculins ou féminins. La douceur et la délicatesse de ses photographies attestent de sa tendresse pour l’humanité toute entière dans sa nudité universelle.

« Enfant » – dit-elle – « je n’avais aucune conscience de la matérialité de mon corps, je ne l’ai découvert qu’à quatre ans, dans le miroir d’une armoire de la chambre parentale. Le choc fut extrêmement violent… Ce que je cherche en photographiant des nus, c’est la sensation d’immatérialité. Cette oscillation entre apparition et disparition toujours présente dans tout mon travail, cette obsession dit quelque chose de moi et de mon rapport au monde »

Dans des notes de Man Ray publiées en 1948, il est dit que la photographie doit désormais devenir un espace de liberté, un lieu où la fiction prend corps, où le fantasme devient réalité. Tout l’œuvre d’Ève Morcrette est imprégné de ce courant de pensée moderniste, pour lequel la photographie n’est plus un morceau de réalité objective entouré d’un liseré noir, mais un espace où l’illusion triomphe et où la seule réalité est celle des images. Les siennes frappent l’imagination et s’imposent par l’évidence de leur contenu.

Point de bavardages, pas de discours, aucune glose ne vient justifier, légitimer ou cautionner son travail. Elle ne sacrifie pas à l’air du temps… Ses images s’imposent par leur justesse et leur rigueur. Le cadrage est serré, les effets de matière et le raffinement de ses clairs-obscurs nous montrent toute l’attention portée à la lumière, qu’elle voudrait aussi étincelante que celles des tableaux de Jean Van Eyck. En digne héritière de Joseph Sudek, elle s’est imposée comme éthique de ne jamais trahir un négatif parce qu’il traduit l’exigence de l’artiste au moment de la prise de vue. Ses photographies ont été longuement pensées en amont, elles ne subiront aucune retouche, aucune reprise, aucune modification, afin de restituer l’émotion pure au moment du déclic. Cette quête d’authenticité, ce besoin d’honnêteté, se traduisent par le choix de la difficile discipline du noir et blanc – qui ne supporte aucun repentir – et de l’argentique qui magnifie les images. Aucune phrase ne peut mieux convenir à Ève Morcrette pour évoquer la maîtrise de son art de haute volée si ce n’est celle, concise et lapidaire de Constantin Brancusi : la simplicité c’est la complexité résolue.

Séries Féminins nus + masculins nus

ÈVE MORCRETTE

PARCOURS
Elsa (et autres séries) Eve Morcrette biographie KuB

En 1986, lorsque j’ai commencé à photographier, j’arpentais joyeusement Paris, le visage caché derrière mon appareil photo. Je suivais les promeneurs, je déclenchais généreusement, c’était presque facile, jusqu’au moment où une femme m’a arraché des mains mon appareil photo et a détruit ma pellicule argentique. Depuis ce jour il m’est devenu impossible de photographier dans des lieux publics.

J’ai évolué vers une photographie plus intime, exacerbant ma principale obsession, le temps. J’ai d’abord photographié Elsa pendant 20 ans. À cette même époque, un modèle m’a sollicité pour poser nu. Pour moi le nu est devenu un thème récurrent. Les modes vestimentaires et les époques s’estompent. Les repères temporels deviennent difficiles ou impossibles à détecter. La sinuosité des corps est prédominante.

Mon approche photographique montre une représentation corporelle simple, sans apparat. Je représente des corps fragmentés, souvent sans tête, sans identité. J’aime continuer à photographier les mêmes modèles pendant longtemps.

En 2010, j’ai basculé du nu féminin au nu masculin. En 2012 j’ai photographié des groupes d’hommes et femmes, jusqu’à huit personnes. J’ai démultiplié mes personnages. Ces accumulations m’ouvrent de nouvelles perspectives.

L’appareil photo n’est plus axé sur une seule personne. La relation entre les modèles et l’œil mécanique devient moins narcissique. Cette autre manière de photographier me donne la sensation d’une perception différente.


Ève Morcrette en quelques dates

EXPOSITIONS
2017 Brest « Elle et les autres » Le Quartz
2016 Serbie – Belgrade Galerie Chaos
2014 Josselin Les Week-Ends de la Chapelle
2014 Vendôme Promenades photographiques
2012 Ploërmel « Des hommes et de l’acier »
2011 Lodève « 9 »
2009 Arles – Invitée d’honneur au FEPN
2008 Lorient Galerie Le lieu « Le couloir »
2007 Azerbaïdjan – Festival international de photographie à Bakou
2007 Russie – Nijni Novgorod « 777 »
2006 Paris « La Seine des photographes» La Conciergerie
2005 Paris FIAP « Voyage au Shandong » 2ème partie
2005 Paris « Instantanés d’un siècle » Grilles du jardin du Luxembourg (collection FNAC)
2004 Chine Jinan (L’année de la France en Chine)
2003 Villeneuve de la Rivière, Rencontres de Photographie, « Regard : Les BAINS »
2004 Gentilly – Maison Robert Doisneau « Voyage au Shandong »
1999 Tokyo – Galerie 21
Le Perreux – Centre des Bords de Marne – « LES BAINS »
1998 Paris – Mois de la Photo « Animaux » Atelier Demi-teinte
1987 Paris – Palais de Tokyo, « Le Temps d’ un mouvement »
publication dans la catalogue de l’ exposition
1986 La Rochelle – carte blanche à un tireur , Yvon Le Marlec


COLLECTIONS
Le Perreux – Bibliothèque Nationale de France – Comptoir de la Photographie – Arthothèque d’ Evry – Bibliothèque Historique de la ville de Paris – collections de la FNAC – nombreuses collections particulières…

Lauréate « Bretagne-Chine » 2003 – Lauréate « Attention Talent » 1999

Ce que nous dit Ève

REVUE DU WEB
Elsa (et autres séries) Eve Morcrette 3 KuB

Yanitza Djuric, voir le portfolio dans L‘œil de la photographie >>> L’univers que nous propose Morcrette n’est pas de ceux que l’on rencontre souvent dans le domaine de la photo dite de « nu ». Le sujet en est presque toujours le corps féminin, dans tous ses étés, ses printemps et ses hivers. Si j’ai choisi cette métaphore pour évoquer le passage du temps sur des épidermes anonymes, en oubliant volontairement l’automne, c’est parce que c’est justement cette saison que Morcrette choisit comme second sujet constitutif de son travail : un climat brumeux, indécis, qui raconte l’arbre qui commence à se dégarnir ou la pluie tombant sur une mer grise.

ESPACE PARTICIPATIF

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