Racines rêvées de la Tour Eiffel

« Racines rêvées de la Tour Eiffel »

Si l’on prolonge par l’imaginaire les quatre pieds de la Tour Eiffel, où parvient-on ? Tout voyage commence par le rêve, celui-ci est hypothétique. La démonstration mathématique de Laurent Derobert aboutit à la localisation de quatre points : les quatre racines imaginaires de la Tour Eiffel, au cœur de quatre océans : Pacifique Nord, Atlantique Sud, Pacifique Sud, Océan Indien. Il s’agira de les rallier par une expédition maritime rassemblant artistes et navigateurs.

Voici, dans le cadre de notre partenariat avec Sorties de secours, une chronique d’Isabelle Nivet sur les Racines rêvées de la Tour Eiffel, un projet initié par Laurent Derobert et Estelle Delesalle.


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rêverie
JULES VERNE AU TAQUET

Ah, le joli projet que voilà ! Grandiose et inutile, poétique et aventureux. Laurent Derobert érige la futilité au rang du sublime, avec les Racines rêvées de la Tour Eiffel, un projet construit avec les Ateliers du Bout de la Cale, à Locmiquélic.

Les plus beaux projets sont parfois ceux qui ne servent à rien, et à tout à la fois, car ils subliment notre condition d’êtres humains, rejetant le concret et l’utile, allant au bout du geste fou et magnifique. Un acte rare dans notre siècle terre à terre, où Phileas Fogg serait filmé pour le Téléthon, les héros de Jack London sponsorisés par Patagonia, et le Capitaine Achab justifierait ses risques par la recherche sur le cancer…


Laurent Derobert ne se revendique de rien, lui, à part du rêve. Chercheur au CNRS, il est peu à peu devenu le spécialiste de ce qu’il appelle « Les mathématiques existentielles », mêlant le calcul à la fantaisie pour créer des équations aussi sérieuses que poétiques, définir des choses à la fois inutiles et fondamentales, comme « La force d’attraction de l’être rêvé » ou « L’asymptote des mondes ». Un soir qu’il avait bu quelques verres de blanc au sommet de la tour Montparnasse, l’homme a la vision des pieds de la Tour Eiffel se prolongeant jusqu’à traverser l’écorce terrestre et ressortir de l’autre côté du globe. Après des x et des y, des facteurs, des arbres, des tangentes, des racines, de la craie et des cheveux en bataille, Derobert découvre que — saperlipopette — les quatre pieds tombent dans l’eau, et même : « dans des eaux anthropologiquement riches », des sites « décisifs sur les origines des cultures humaines ». Île Bouvet, Java, Hawaï, île de Pâques : Pacifique Nord, Atlantique Sud, Pacifique Sud, Océan Indien. Le musée du Quai Branly tend l’oreille, le Palais de Tokyo soupire « Ça ferait un très beau tour du monde à la voile » et la Tour Eiffel s’emballe, ajoutant illico dans ses ascenseurs un bouton « -1 ». A ce stade, le projet est déjà aussi « julesvernien » que Derobert le dit, les pilotes racontent aux visiteurs qu’il faudrait 23 jours pour traverser en ascenseur, un globe géant est exposé au premier étage, avec des démonstrations de calcul : tout le monde a basculé dans le rêve… Mais c’est par un prolongement très concret que le projet va finalement trouver sa poétique, par la rencontre du mathématicien et des navigateurs : « En répondant sérieusement à une proposition folle, ils lui ont donné une dimension extravagante. Ce sont eux qui ont cristallisé la poésie ». Eugène Riguidel, Titouan Lamazou, Yvon Fauconnier et Florence Arthaud acceptent de partir à la voile relier les quatre racines. 

La suite du projet va s’inventer en Bretagne, à Locmiquélic, avec les Ateliers de la Cale, qui vont ouvrir leurs portes à Derobert pour mettre en place ce projet qu’il va nous falloir rêver sur plan. « En Bretagne, avec Gaele Flao et Pierre-Marie Bernard, on va constituer les équipes qui se relaieront pour faire le tour du monde. Des marins et des artistes ». De la même trempe que Derobert, Marie-Luce Nadal, « spécialiste des nuages et du vent, qui capture les nuages », Lei Saito qui fait « de la cuisine existentielle, et raconte des histoires dans l’assiette » et Estelle Delesalle, l’âme sœur, qui travaille « le parfum des embruns, la couleur des océans, la phosphorescence des plantes ou encore sur le parfum d’un livre brûlé… « Chacune partage ce principe du maximum de poésie pour un minimum de matière ». Et Derobert, se plongeant dans les termes de marine « avec la dérive ou le coefficient, on parle de notre existence dans une « odyssée où tout fera œuvre » ainsi que des plongées sur les points des racines « à la fois intimes et exploratoires », scientifiques et symboliques… 

Poser la question de l’utilité, c’est politique. Le grand enjeu, c’est l’évanescence de notre existence, et le partage de l’intuition qu’on peut rêver son existence.     Laurent Derobert

Isabelle Nivet

LE PROJET EN 3 VOLETS

1. L’installation monumentale présentée au premier étage de la Tour Eiffel au printemps 2015 : le Cabinet des Longitudes, un globe monumental construit par des ingénieurs et compagnon-charpentiers dans les cales du Palais de Tokyo. Une prouesse technique tenant compte des contraintes techniques et sécuritaires de la Tour : puissance des intempéries, forte affluence des visiteurs, unique monte charge pour l’acheminer au premier étage.


Entre tableau sphérique et globe terrestre, les Racines Imaginaires étaient situées géographiquement par un dessin entièrement réalisé à la fragilité de la craie. Invitant à une réinvention perpétuelle du monde, les artistes Estelle Delesalle et Laurent Derobert, redessinaient chaque jour les contours des continents et le trajet de la navigation qu’effaçaient les caresses des visiteurs et des intempéries. Ils ajoutèrent un niveau -1 aux boutons de chaque ascenseur, désignant leurs destinations respectives : pilier Nord- Hawaï / pilier Est - Java / pilier Ouest - Ile de Pâques / pilier Sud - Bouvet. Les pilotes d’ascenseur devenaient alors les narrateurs de cette expédition aux origines de la Tour Eiffel. 


L’œuvre fut présentée dans l’exposition Le Bord des Mondes invitation à un voyage aux confins de la création, révélant les prodigieuses recherches et inventions de visionnaires au-delà du territoire traditionnel de l’art. À la lisière de l’art et de l’invention, l’expo brouille les frontières entre territoire artistique identifié et mondes parallèles absents du système de l’art, en explorant le fécond précipice qui peut les unir.      Rebecca Lamarche Vadel, commissaire. 
Palais de Tokyo, février 2015

2. Des navigateurs - Eugène Riguidel, Yvon Fauconnier - rêvent cette traversée en ayant pour tout support de narration, la carte des vents et des courants de l’amiral Boyle Somerville, et celle de leurs souvenirs du parcours de ces étendues. Ces rencontres donnent lieu à une création radiophonique, enregistrée et diffusée par France Culture en juin 2016. Que voici. 


À la radio - medium de prédilection de la navigation et de l’évasion par l’imaginaire, parce que les grands voyages se vivent aussi dans la chaleur d’un chez-soi, nous nous plaçâmes sous les auspices de Xavier de Maistre et de son ouvrage Voyage autour de ma chambre pour imaginer cette création radiophonique. 
À l’image d’un songe où se mêlent sons réels et factices, l’émission donne à suivre par l’écoute le fil familier de cette épopée : un atelier d’artiste, des craies s’épuisant sur un tableau noir, une carte de navigation tirée, l’ambiance métallique de la tour Eiffel et enfin celle de la mer : vent, vagues, voiles, glace, mats et cordes.
Nous glissons dans cet espace sonore porté par les voix des grands navigateurs : Eugène Riguidel, Yvon Fauconnier, Titouan Lamazou. 
Nous les avons invités à rêver cette traversée en ayant pour tout support de narration, la carte des vents et des courants de l’amiral Boyle Somerville, et celle de leurs souvenirs du parcours de ces étendues. 
Pour enregistrer leurs voix, nous sommes allés à leur rencontre dans des lieux qui leur étaient intimes : 
Pour Yvon fauconnier, chez lui en Bretagne, à quelques pas de la mer où est amarré son bateau. 
Pour Eugène Riguidel, dans la capitainerie de Larmor Baden, proche de La Rieuse, alors en cale sèche. 
Pour Titouan Lamazou, dans son atelier à Paris, entouré de son travail et des plans de son bateau atelier. 
Ainsi, nous partons des pieds de la tour Eiffel, puis descendons le cours de la Seine. Arrivés au Havre, nous nous dirigeons vers les côtes bretonnes, et mettrons cap au Sud pour embrasser la terre par l’Est et ravir ces quatre points perdus en plein milieu des mers.

3. Une résidence à Locmiquélic (56), aux Ateliers du Bout de la Cale, pour réfléchir à l'expédition, penser l’équipage, le parcours, les escales, et rechercher des partenaires. La résidence est ponctuée de deux ateliers impliquant navigateurs, artistes, étudiants, commissaires du Palais de Tokyo, mécènes, et philosophes des mers… et agrémentée d’une conférence sur les mathématiques existentielles.

AU BASCULEMENT

NOTE D'INTENTION

Racines rêvées de la Tour Eiffel - Dessin

de Gaele Flao, Les Ateliers du Bout de la Cale

Établir les unités de temps, de lieux, d’actions de l’expédition. Méditer l’équipage, la voie, les escales. Rechercher les partenaires, les inviter à soutenir l’odyssée, en co-écrire l’histoire. 
Quand le père des mathématiques existentielles prolonge les pieds de la Tour Eiffel comme de longues racines plongeantes à travers la croûte terrestre, il nous mène aux quatre coins de la planète, au fond des océans, et réveille les territoires engloutis encore inexplorés par la science ! Cette quête de l’inutile, à l’image du créateur de la dame de fer, et de l’univers romanesque et fantastique de Jules Verne, est à l’origine d’une expédition maritime, où artistes, marins et scientifiques sont amenés à former un équipage soudé, à l’assaut des Océans Indien et Pacifique. Les Ateliers du Bout de la Cale, en partenariat avec le Palais de Tokyo, est la base maritime de cette expédition, et vont accueillir à Locmiquélic les protagonistes de cette aventure inédite et romantique, point de départ de cet évènement artistico-maritime inédit.

LAURENT DEROBERT ET ESTELLE DELESALLE

BIOGRAPHIE

Laurent Derobert
Laurent Derobert

Laurent Derobert est un artiste contemporain et mathématicien. Il publie, en 2010 Fragments de mathématiques existentielles. La même année, il intervient sur le bâtiment du Palais de Tokyo à l'occasion de sa réouverture. Il privilégie depuis les collaborations multidisciplinaires avec d'autres artistes et scientifiques, en privilégiant le cadre de la conférence. 
Radio Nova >>> Un entretien radiophonique avec Laurent Derobert (17’47) 

Estelle Delesalle est une plasticienne française née en 1982.

LES ATELIERS DU BOUT DE LA CALE

Les Ateliers du Bout de la Cale est une association basée à Locmiquélic, sur la rade de Lorient, née de la rencontre entre artistes plasticiens, du spectacle vivant et professionnels du monde maritime et de la course au large et dont l'objet est créer des passerelles entre le monde maritime et l'univers artistique.

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