Les transfuges

Au risque d'être soi de Jean-Jacques Rault

La représentation parlementaire est constituée à plus de 80% de cadres et professions intellectuelles supérieures. L’expérience de Joël Labbé, maire et conseiller général de St Nolff (56), brusquement propulsé dans les ors du Palais du Luxembourg, mérite d’être connue. Fils de paysans, lui-même assistant technique de laboratoire, il entre au Sénat en 2011 comme par effraction, sous le regard de Jean-Jacques Rault, lui-aussi paysan, reconverti au cinéma documentaire. Cela donne Au risque d’être soi, une approche quasi thérapeutique de l’exercice du pouvoir, qui passe par un travail sur l’éloquence.

En regard de ce film, nous vous proposons Le cul entre deux chaises (2013), un documentaire sonore de Stéphane Manchematin qui aborde lui-aussi cette expérience des transfuges, avec notamment Aurélie Filippetti, fille de mineur, devenue ministre de la culture. À l’orgueil d’avoir « réussi » répond la peur de ne pas être à la hauteur, au plaisir « d’en être » répond un doute quant à sa légitimité et l’appréhension constante d’être « démasqué », à la fierté de s’être affranchi de son milieu d’origine répond une culpabilité vis-à-vis de celui-ci.

Édito : Serge Steyer

Auteur-réalisateur d’une trentaine de films depuis la fin des années 80, principalement des documentaires pour et avec la télévision publique (France Télévisions, Arte). Auteur d’articles et de dossiers papier pour Films en Bretagne, dont Photographie de l’activité cinématographie et audiovisuelle en Bretagne (2009) et Réinventons l’audiovisuel public (2013). Directeur ...

AU RISQUE D'ÊTRE SOI

un documentaire de Jean-Jacques Rault (2015 - 59')

Fils de paysan, les convictions chevillées au corps, portant toujours cheveux longs, bagues et boucle d’oreille, Joël Labbé est un sénateur qui ne ressemble à aucun autre. Gêné dans ses nouvelles fonctions par sa prise de parole et la gestion de ses émotions, il s’engage dans un travail avec une comédienne. Au fil de ces séances et de sa vie parlementaire, le film trace un portrait personnel et intimiste d’un homme qui « va vers son risque. »
>>> un documentaire produit par Gilles Padovani et Jean-Philippe Lecomte, .Mille et Une. Films

JEAN-JACQUES RAULT

ENTRETIEN
Au risque d'être soi Joël Labbé sénateur

par Yves Mimaut

Jean-Jacques Rault, fils de paysan, originaire de Mellionnec en Centre Bretagne, est éleveur pendant 15 ans, par passion et conviction. Obligé de se reconvertir, il devient réalisateur de documentaires, crée l'association Ty Films et les Rencontres du film documentaire de Mellionnec.

Comment est née cette idée de film sur Joël Labbé ? J'ai découvert Joël par un article de Libération. Le personnage m'a tout de suite séduit, avec son look de rockeur, ses bagouzes aux doigts et ses cheveux mi-longs. Il semblait avoir des convictions ancrées au corps, ne pas être dans la posture. J'ai rencontré cet homme accessible, qui incarnait une idée de la politique qui me plaisait. Joël avait une proximité avec ses électeurs, ce n'est pas un homme lisse, au contraire, c'est quelqu'un avec qui l'on est en prise. Il est aussi intéressant d'un point de vue dramaturgique, car il y a un décalage entre l'image qu'il renvoie et sa fonction de sénateur, ou du moins avec l'idée qu'on se fait d'un sénateur. 

Et puis l'idée de filmer ce sénateur atypique faire de la politique s'est avérée infructueuse ? Oui, cet homme a une fêlure à l'endroit de la parole, l'outil même de la politique. Il peut être en difficulté face à ses émotions, ne pas toujours maîtriser son souffle, tenir la note. Joël Labbé a été conseiller municipal, maire, élu au conseil général, et maintenant sénateur, il est authentique et engagé, mais quelque chose lui fait défaut : il est un orateur fragile. Dans un documentaire, la parole des protagonistes aide à ponctuer le récit, à lui donner du rythme. C'était différent avec Joël Labbé, et mon film tel que je l'avais pensé au départ risquait de souffrir des mêmes maux que le sénateur. Il fallait donc trouver autre chose pour mettre en lumière la part de héros de mon personnage.


Tu as donc repensé entièrement ton projet... Pas entièrement, mais j'ai proposé à Joël de nous concentrer presque exclusivement sur sa fragilité, d'en faire d'une certaine manière sa force ainsi que celle de mon film. 

De quelle manière ? Nous avons décidé d'introduire un adjuvant : une professionnelle de la parole, qui allait aider Joël à maîtriser la sienne. Nous ne voulions pas d'une « coach », qui aurait cherché à rendre le sénateur plus conforme. Nous voulions une comédienne, qui irait chercher en Joël Labbé cette voix qui lui faisait défaut. Joël, qui avait déjà songé à se faire aider, a accepté. Il m'a gratifié d'une grande confiance. Pendant une grande partie du film, il allait se retrouver dans une salle de théâtre vide, avec une comédienne l’entraînant durement, pointant chaque fausse note... 

Pourquoi une femme ? Pour le contraste, pour que les deux personnages se distinguent bien l'un de l'autre, visuellement, dans les sonorités... Mais il ne faut pas y voir un couple ou un duo, c'est Joël qui m'intéressait, il fallait qu'il reste au centre. D'ailleurs, parmi les comédiennes que nous avons rencontrées, Sabrina Delarue s'est distinguée par son souci de ne pas dénaturer le sénateur, elle voulait préserver sa sensibilité, partir de lui. 

Pourquoi un décor de théâtre vide ? Le décor vide et silencieux du théâtre marque un contraste avec le Sénat. Et puis il y avait l'écho entre la scène politique et la scène de théâtre. Enfin, c'est un lieu impersonnel - Joël Labbé s'expose dans le film, mais il s'agit toujours d'un travail scénique, pas de son intimité. Nous ne sommes pas dans le voyeurisme, mais dans une forme de combat sur soi-même qui n'est jamais détachée du combat politique.

JOËL LABBÉ

PORTRAIT

par Pierre-Henri Allain pour Libération

Au risque d'être soi Joël Labbé

Joël Labbé, ce néosénateur écolo aux allures de rockeur fait passer un souffle d’air frais dans les couloirs du vieux palais. 

De la buvette à l’hémicycle, il a encore un peu de mal à trouver son chemin, cherche secours auprès des huissiers. « Heureusement, il y en a un peu partout », se réjouit Joël Labbé, nouveau sénateur du Morbihan, venu s’installer au palais du Luxembourg sous l’étiquette d’Europe Ecologie-les Verts après son élection surprise de septembre dernier. 

S’il s’égare dans les couloirs, le nouvel impétrant, chaleureux en diable, connaît en revanche certains barmen par leur prénom et serre des mains à tout bout de champ. Dans son sillage, on devine quelques sourires amusés. Dans l’atmosphère éminemment feutrée et protocolaire des lieux, nul doute que ce drôle d’énergumène cherchant toutes les cinq minutes la bonne porte, détonne. Et, s’il a fait quelques concessions au costume cravate de rigueur en adoptant une veste de cuir et un jean sombre, pour le reste, il n’a rien changé : cheveux grisonnants tombant sur les épaules, boucle d’argent à l’oreille gauche et une demi-douzaine de bagouzes aux doigts. « Je ne cherche pas à choquer, se défend-il d’une voix légèrement flûtée. Mais tout ça fait partie de moi et j’ai définitivement décidé de jouer nature et d’être moi-même. Ici, même si je suis timide, je n’ai pas de complexes. D’avoir été choisi par de grands électeurs m’a donné une nouvelle légitimité et je n’ai pas l’intention de faire de la figuration. »


Lors d’une première séance, le ministre des Transports, Thierry Mariani, a pu d’emblée le vérifier. Et lever les yeux au ciel en entendant à la tribune l’élu breton citer Bob Dylan et son fameux The Times They Are A-Changin’, hymne dont Joël Labbé se considérait à cet instant comme la preuve vivante. Pour sa seconde intervention, lors d’une séance consacrée aux voies navigables de France, le nouveau sénateur réussissait à placer, d’un ton mal assuré mais néanmoins déterminé, une saillie sur le lobby agroalimentaire breton et une autre sur Pôle Emploi. 

Deux jours plus tard, on retrouvait ce « révolté convivial », comme il se décrit lui-même, à une dizaine de kilomètres de Vannes (Morbihan), dans sa petite commune de Saint-Nolff, dont il est maire depuis 1995. « Ici, c’est mon oxygène, souffle ce cumulard. J’ai décidé de garder le mandat de maire car il me permet de rester en contact avec la réalité et la vie des gens. » 

Par les deux grandes fenêtres de son bureau de premier magistrat, on aperçoit un petit centre commercial cerné par des bois aux arbres majestueux et une jolie église dont la cloche égrène discrètement le temps qui passe. « On est coincé en fond de vallée et seulement accessible par des petites routes, précise Joël Labbé. Cette commune n’a jamais connu les affres du remembrement. On a aussi une rivière dont on est très fier où se reproduit la truite sauvage. » 

Fils de paysan, le maire de Saint-Nolff a toujours vécu au cœur de cette nature abondante. Quant à sa fibre militante, elle semble indissociable de son amour pour la musique rock et folk. « Le protest song a été une révélation. Bob Dylan a marqué ma vie », dit-il. 

Adolescent, il a déjà la chevelure de Robert Plant et se passionne pour la littérature et la poésie. En devenant père à 21 ans, il doit toutefois interrompre des études de langues étrangères pour nourrir sa famille : « J’ai été rapidement confronté aux réalités de la vie. » Ouvrier dans une coopérative agricole puis employé dans un laboratoire d’analyses vétérinaires, Joël Labbé a son premier coup de cœur politique lors de la présidentielle de 1974, pour le pionnier écologiste René Dumont. « C’est lui qui avait raison. » Trois ans plus tard, il devient élu municipal et, en 1995, se décide à briguer le mandat de maire. Le sommet de la Terre de Rio, en 1992, sert de second déclic. « J’ai toujours été idéaliste, reconnaît-il. Mais le côté "Elections, piège à cons" n’a jamais été mon truc. » 

A la surprise générale (déjà), il est élu. Et l’on moque ce maire au look de rockeur fêtard. Sa première préoccupation est de démontrer ses capacités gestionnaires. Mais il reste aussi fidèle à ses idéaux universalistes en faisant adhérer Saint-Nolff à la charte des communes du monde. Document qui préfigure l’adhésion de la commune à l’Agenda 21 et son engagement pour un développement durable. Des comités consultatifs pour une démocratie participative sont mis en place. En 1997, Saint-Nolff vibre aussi aux rythmes de son premier festival. Avec Noir Désir et Miossec à l’affiche et 17 000 spectateurs dans le bois de Kerboulard. Se remémorant les éditions suivantes, Joël Labbé pourrait parler des heures de sa rencontre avec Iggy Pop. L’ « Iguane », incrédule : « C’est vous le maire ! » Il se souvient de ses nuits à refaire le monde avec Cali ou de Nick Cave reprenant l’Hallelujah de Cohen (« Quand tu entends ça, tu tombes à genoux, même si tu crois en rien », lâche cet agnostique en pays catho). 

Mais, avec l’exercice de ses différents mandats (il est élu conseiller général en 2001, encore une « surprise »), l’édile au cœur de rockeur se découvre une autre passion : l’urbanisme et l’aménagement. L’un de ses derniers projets concerne une écocité sans automobiles, « pour en finir avec la logique du lotissement ». 

Antilibéral affirmé, la carrière politique de ce gaucher contrarié, qui se dit volontiers « bordélique », ne supporte pas « l’autoritarisme » et se laisse « tirer vers l’avant par des trucs qu’[il] n’analyse pas toujours complètement », a eu ses soubresauts. Ses violents affrontements avec l’ex-maire de Vannes et ministre UMP François Goulard autour du projet de parc naturel du golfe du Morbihan ont laissé des traces. « Quand il a prétendu que j’étais un irresponsable, ça m’a fait mal, confie Joël Labbé qui, sous le cuir, garde une sensibilité à fleur de peau. Je me sens plus respecté aujourd’hui au Sénat que je ne l’étais à la communauté d’agglomération. » Face au même Goulard, son élection aux sénatoriales a eu des allures d’éclatante revanche, même s’il s’en défend. 

Pour affronter les moments difficiles (un burn out l’été dernier a failli le faire passer à côté du palais du Luxembourg), Joël Labbé a ses secrets. Comme les dimanches matins que cet ancien marathonien passe sur son vélo à sillonner les routes de campagne. Ou les retrouvailles avec sa « tribu », à savoir son épouse Danièle, ses cinq enfants et six petits-enfants, dans la maison aménagée dans un ancien bistrot à 500 mètres de la mairie. Une demeure avec « plein de chambres » dont la façade est ornée de l’effigie d’un âne, en souvenir de tous ceux qu’il a élevés lorsqu’il vivait en pleine campagne. « C’est un animal têtu comme moi et injustement dénigré, commente-il. Tu ne pourras rien lui faire faire, s’il n’est pas d’accord. » Ses nouveaux collègues sénateurs n’ont qu’à se le tenir pour dit. 

Joël Labbé en 7 dates 

18 octobre 1952 Naissance à Saint-Nolff (Morbihan)

1977 Élu conseiller municipal

1995 Élu maire

1997 Première édition du festival Au coin du bois

2001 Élu conseiller général du Morbihan

2008 Élu président du Syndicat intercommunal d’aménagement du golfe du Morbihan (SIAGM)

25 septembre 2011 Élu sénateur du Morbihan

À quand la parité sociale à l’Assemblée ?

REVUE DU WEB

Ouest-France >>> Cela aurait pu être un portrait ordinaire d'un homme politique pas comme les autres... Avec son look de rockeur, Joël Labbé tranche dans sa fonction. Ce fils de paysan morbihannais le dit lui-même : il n'était pas destiné à faire carrière en politique. Et pourtant... Devenu conseiller municipal dans sa petite commune de Saint-Nolff, cet écologiste va en devenir le maire pendant une vingtaine d'années. Mais aussi conseiller général. Et, par la magie des basculements politiques, sénateur...

Observatoire des inégalités >>> De quel milieu social viennent les députés ?
Avril 2013 - A quand la parité sociale à l’Assemblée ? Employés et ouvriers représentent la moitié de la population active, mais seulement 3 % des députés. Si la parité entre les sexes à l’Assemblée occupe le débat public, sa composition sociale intéresse peu les commentateurs.

LE CUL ENTRE DEUX CHAISES

un documentaire de Stéphane Manchematin (59’, 2013)

produit par France Culture, Sur les docks, une émission d'Irène Omélianenko

Stéphane Manchematin s’intéresse aux formes et aux écritures documentaires depuis une vingtaine d’années. Il a monté, produit, écrit et réalisé des documentaires, d’abord pour la télévision et depuis quelques années pour la radio. Il enseigne le cinéma et l’audiovisuel à l’Université de Lorraine. 


Est-il aisé pour une fille de mineur de devenir ministre, facile pour un fils de maçon de devenir professeur d’université ? 

L’évolution des sociétés modernes et l’histoire des luttes sociales des XIXe et XXe siècles ont permis à des individus d’occuper au sein de la société, une place qui n’était pas celle qu’occupaient leurs parents. Toutefois, cette mobilité qu’on pourrait qualifier d’« ascendante » a son revers. Car le passage d’un milieu d’origine à un milieu social et/ou culturel différent s’accompagne d’une série d’apprentissages, d’expériences mais également d’abandons, voire de renoncements. 

Au cours de sa trajectoire sociale, au fur et à mesure qu’il prend ses distances avec son milieu d’origine, qu’il fait l’apprentissage de nouveaux codes, qu’il adopte les nombreux us et coutumes du nouveau milieu – exemplarité du comportement, nécessité de parler un langage parfois codé, d’écrire dans une langue complexe, etc. – le « transfuge » peut se retrouver au cœur d’un conflit entre identité reçue en héritage et identité nouvelle.

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14 Mars 2017 09:01 - Didier M

Documentaire de JJ Rault : Un regard très constructif sur l'apprentissage de l'éloquence, sur l'exigence qu'il impose, sur les difficultés pour certains d'arriver au résultat nécessaire. Documentaire récent (2015)! (le fonctionnement de ce traitement de texte ici utilisé n'est pas correct)

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