Les veilleuses de chagrin

« Les veilleuses de chagrin » de Frédérique Odye

Frédérique Odye est fille de marin-pêcheur. Avec son film précédant La mer qui les voit danser, elle était partie en campagne de pêche, dans Les veilleuses de chagrin elle raconte le quotidien des épouses de marins. Un point de vue féminin sur un monde d’ouvriers. Que se passe-t-il à terre, à quai, pendant que les hommes sont au travail au péril de leur vie ?

quotidien spleen solitude silence
LES VEILLEUSES DE CHAGRIN

un film de Frédéric Odye (2015 - 44')

Les droits d’exposition de cette œuvre sur KuB sont arrivés à échéance. Retrouvez ici sa bande annonce de présentation.

L’hiver dans le Finistère, les femmes de marins guettent le retour de leurs hommes. Lorsque la sirène du port retentit, que le téléphone se met à sonner, leur cœur bat la chamade. Être femme de marin, c’est s’exposer à une vie de solitude, ne compter que sur soi-même.

Portraits de femmes constamment dans la crainte que leur époux ne revienne pas. Paroles intimes sur l’absence, l’attente mais aussi l’admiration qu’elles portent à leur mari.

PARLER DE CELLES QUI RESTENT À TERRE ET ATTENDENT

INTENTIONS

Veilleuses

Le film, tel qu’il a été voulu et pensé par la réalisatrice

La mer a une place prépondérante dans ma vie. Sa beauté, sa puissance et son immensité sont une source d’inspiration. Fille de pêcheur en haute mer, j’ai grandi dans un petit village à côté de Cherbourg où la pêche fait vivre la plupart des familles. Notre vie était rythmée au gré des départs et des retours de mon père. Les périodes d’absence variaient mais étaient souvent très longues, trois mois en général. La mélancolie se dessinait au fil du temps sur le visage de ma mère, les angoisses et l’inquiétude constante étaient pesantes. Surtout les nuits de tempête.

Lors de mon précédent documentaire, La mer qui les voit danser, je suis partie trois jours en mer sur un chalutier afin de témoigner des conditions extrêmes de ce métier. Cette expérience a ouvert mon regard. J’ai vu la place symbolique que les familles occupaient sur le bateau, par les photos des enfants dans la cabine, les dessins dans les couchettes. Au retour, les femmes venues accueillir leurs hommes m’ont donné envie de parler de celles qui restent à terre et attendent.

Penser un film, c’est tout d’abord composer une œuvre plastique.


Débuts cinématographiques

Diplômée des beaux arts de Nantes, ce sont les arts-plastiques qui m’ont amenée au cinéma. Quand j’imagine ce film, je vois tout d’abord des images traduisant un vide immense, une grande solitude, un paysage cerné par l’océan, des êtres minuscules évoluant dans une nature dominante. Ce film doit être à l’image de ces femmes, fortes et romantiques.

Le moine au bord de la mer est un tableau de Caspar David Friedrich. Dans un paysage immense, la silhouette de l’homme paraît minuscule pourtant c’est lui qui regarde. Par ces subtils dégradés de bleus gris beiges depuis l’horizon jusqu’au cœur du ciel, par cette mer noire menaçante, ce tableau illustre la tragédie d’un destin qui nous échappe et la solitude de chacun face à sa propre vie et irrémédiablement face à la mort. Un ciel sombre annonçant la nuit ou un orage prochain, les nuages semblant danser et narguer le minuscule contemplateur. Ce qui me plaît dans cette toile c’est que l’être humain devient la conscience du paysage. Mon film doit être à l’image de ce tableau.

L’absence des maris visible à l’image

Mon choix de ces personnages rend compte de la diversité du monde maritime. J’ai choisi des femmes de marins dont les maris travaillent dans différents corps de métier comme la pêche, la marine de commerce ou la marine militaire. Les risques ne sont pas les mêmes, pourtant, les témoignages de ces femmes se ressemblent, les mêmes mots et les mêmes peurs reviennent sans cesse. Pour autant, il est important que ces hommes n’apparaissent jamais à l’image. Il s’agira de filmer uniquement les femmes, de leur donner la parole. L’absence à l’écran des marins renforcera alors l’absence qu’elles évoqueront toutes.

L’hiver au bout du monde

D’autre part, il est important que ce film se déroule en hiver afin de rendre compte au spectateur de l’isolement qu’est le Finistère. Filmer la vie d’un port rythmé par les départs et les retours des bateaux de pêche sur une mer houleuse depuis la terre ferme sans jamais être sur l’eau. Je veux transmettre cette idée de séparation continue que vivent ces femmes de marins, elles accompagnent leurs hommes jusqu’aux bateaux puis repartent seules. Les bateaux rentrent au port et repartent en mer laissant leur famille à quai.

Archives familiales

Leurs témoignages seront mis en lumière par des photographies, des vidéos de famille, des lettres ou télégrammes. Ces archives rendront compte de moments très différents de leurs vies et souligneront l’absence de leurs maris : les fêtes de famille où le mari est en mer, une femme qui vient d’accoucher seule à la maternité et montre à son nouveau né une photographie de son père, le père qui découvre son enfant pour la première fois un mois après sa naissance, le retour à la maison du père après trois mois d’absence et le visage des enfants qui peinent à le reconnaître, les articles dans les journaux annonçant la disparition en mer d’un pêcheur, les télégrammes bleus que recevaient les marins à leur domicile pour les convoquer au prochain embarquement, etc.

Témoignages

Le film rendra compte de la force sonore de la mer, sur la côte, à quai. Il est important également d’avoir des moments de silence chez les femmes que j’interrogerai. J’écouterai leur silence qui parfois en dit bien plus que les mots. Le contraste sonore ainsi établi, le spectateur pourra d’autant plus entendre ce que ces femmes ont à dire. J’alternerai les moments de leur vie quotidienne avec des moments d’interviews où je m’effacerai complètement au montage. Il y aura également des moments uniquement de voix en off qui raconteront les documents d’archives familiales.

NAUFRAGES
article Les veilleuses de Chagrins FRÉDÉRIQUE ODYE KuB

Notes de Frédérique Odye, pour la préparation de son film

Paul devient pêcheur à 25 ans, seul à bord d’un petit fileyeur. Avec Claudie, ils ont trois enfants en bas âge. Ce matin-là, la météo prévoyait mauvais temps en fin de journée. Paul se lève tôt pour partir en mer. Claudie s’éveille un instant pour l’embrasser avant qu’il parte. Elle lui trouve un air bizarre. D’habitude, il se lève et il part mais ce matin là, il est rentré puis ressorti de la chambre comme s’il avait oublié quelque chose, il m’a regardé et il est parti, dit-elle. Je m’en souviens très bien. Claudie se lève quelques heures plus tard, le ciel est menaçant. Elle tente de joindre Paul toute la matinée par VHF, en vain. La tempête s’est levée plus tôt que prévu et son inquiétude a grandi au fil des heures. Elle se rend au port dans l’espoir d’apercevoir le bateau de Paul.

Ce jour là, beaucoup de femmes inquiètes attendent le retour de leur mari. Les bateaux rentrent au port un à un. Tous, sauf celui de Paul. Claudie se précipite vers les bateaux pour savoir s’ils l’ont croisé, mais personne ne l’a vu. La mer est bien trop menaçante pour partir à sa recherche. Elle alerte la SNSM, puis elle dépose ses enfants chez ses parents sans leur dire ce qui se passe. Un hélicoptère part mais doit rentrer en raison des vents violents. Une nuit insupportable à guetter l’horizon, l’envie de voir le bateau est tellement forte qu’elle commence à avoir des visions.


Le lendemain, les sauveteurs en mer rapportent des débris de l’épave du bateau de Paul. Le navire se serait brisé sur les falaises escarpées d’un endroit appelé l’enfer. Le corps de Paul sera retrouvé un mois plus tard, échoué sur la plage de la baie des Trépassés. Cette baie légendaire en Bretagne doit son nom aux nombreux corps des marins disparus qui s’y sont échoués, une question de courants paraît-il. C’est son frère qui va le reconnaître à la morgue.

Retrouver le corps de Paul est un soulagement pour Claudie qui n’osait même plus aller sur la plage de peur de tomber sur le corps de son mari, et pour ses frères qui craignaient de le retrouver dans leurs filets de pêche. Claudie se retrouve au chômage avec trois enfants à charge. Elle travaillait sur les marchés et vendait la pêche de son mari et comme beaucoup, elle n’était pas déclarée. Le fait qu’on ait retrouvé son corps a permis à Claudie de toucher une pension en attendant de retrouver un emploi. Pour les enfants, on est obligé de continuer, dit-elle.

Ils ont organisé une grande fête en sa mémoire, Claudie ne souhaitait pas un enterrement traditionnel qui aurait accentué la tristesse de ses enfants. Alors ils ont mangé, dansé, en se souvenant des beaux moments, comme l’aurait souhaité Paul.

Marthe, 87 ans, vit sur l’île d’Ouessant plus communément appelée l’Ile des Femmes. L’absence fréquente des hommes, partis en mer, les laisse seules avec leurs enfants. Cela a donné lieu au développement d’une société matriarcale qui a subsisté jusqu’au milieu du 20e siècle. Marthe comme beaucoup de Ouessantines est veuve. L’île d’Ouessant, réputée pour ses courants et ses côtes dangereuses, a été le théâtre d’une multitude de naufrages. Pour que les noyés sans sépulture ne soient pas condamnés à errer sans fin dans l’autre monde, les Ouessantins pratiquent pour le repos de leurs âmes un simulacre d’enterrement qu’ils appellent le Proella.

La tradition voulait que ce soit l’homme le plus ancien de la parenté qui fasse part du décès probable du disparu en se servant de cette formule : Vous êtes avertis qu’il y aura, ce soir, proella chez un tel. Et ce n’est qu’à la tombée de la nuit qu’il se rend à la maison du mort. Il entre dans la cour à pas de loup, va regarder par la fenêtre si la femme qui ne sait pas encore qu’elle est veuve est chez elle et, s’il l’aperçoit dans, la cuisine, frappe, trois petits coups à la vitre. Après cette sorte de préambule et de préparation, il passe la porte en se contentant de prononcer la phrase sacramentelle : Il y a proella chez toi ce soir, ma pauvre enfant. Les femmes du voisinage, accourues derrière lui se précipitent alors dans la maison et, par leurs gémissements et leurs cris, font bruyamment chorus avec la douleur de la famille. C’est ce qu’on appelle mener le deuil. Plus les plaintes sont aiguës et déchirantes, plus elles réjouissent l’âme du mort. Ce jour-là, à l’issue des vêpres, on transporte processionnellement toutes les croix de proella entassées au cours de l’année dans un monument spécial bâti au centre du cimetière pour servir de tombeau collectif à tous les Ouessantins disparus en mer.

Les naufrages des navires pouvaient aussi représenter une aubaine pour la population de Ouessant. Les femmes récupéraient le bois échoué sur les côtes pour se chauffer mais aussi des objets issus des cargaisons : vêtements, nourritures, mobilier…

LA MUSIQUE, LES CHANTS
Chorale Les veilleuses de chagrin FRÉDÉRIQUE ODYE KuB

Des Requiem aux chants des marins, l’angoisse de la disparition a généré tout un pan de la création musicale. Celle de Matt Elliott participe pleinement à l’atmosphère des Veilleuses de chagrin, avec son ambiance grinçante à la violence contenue, ses compositions sombres et organiques accompagnées d’une voix démultipliée. La réalisatrice a également utilisé la chanson The Kursk de Matt Elliott, interprétée par une chorale de marins dans la petite chapelle de la pointe Saint-Mathieu. Reste encore cette berceuse bretonne, Dors mon p’tit gars, du poète Théodore Botrel chantée par une femme avec des chœurs.

The Kursk de Matt Elliott

It’s cold I’m afraid / It’s been like this for a day
The water is rising and slowly we’re dying
We won’t see light again / We won’t see our wives again 

Dors mon p’tit gars


Lire les paroles

À côté de ta mère
Fais ton petit dodo,
Sans savoir que ton père
S’est en allé sur l’eau !
La vague est en colère
Et murmure là-bas…
À côté de ta mère,
Fais dodo, mon p’tit gars !

Pour te bercer je chante,
Fais bien vite dodo,
Car dans ma voix tremblante
J’étouffe un long sanglot
Quand la mer est méchante
Mon cœur sonne le glas…
Mais il faut que je chante
Fais dodo, mon p’tit gars !

Si la douleur m’agite
Lorsque tu fais dodo,
C’est qu’un jour on se quitte :
Tu seras matelot
Sur la vague maudite
Bien loin tu t’en iras…
Ne grandis pas trop vite !
Fais dodo, mon p’tit gars !

FRÉDÉRIQUE ODYE

BIOGRAPHIE

Frederique Odye

Diplômée des Beaux arts de Nantes, les réalisations de Frédérique Odye empruntent autant au cinéma qu’à la peinture. Le cadre et le son y sont particulièrement travaillés et l’onirisme est omniprésent. Dès ses débuts, elle explore tous les genres : le cinéma d’animation, la fiction, le clip… En 2007, elle réalise son premier documentaire La mer qui les voit danser, puis en 2008, le clip officiel, en marionnettes animées, de Stranger in paradigm de Pascal Comelade (album Mètode de Rocanrol ).

Le titre, Les veilleuses de chagrin, lui a été inspiré d’un poème de Paul Eluard.


Le poème


Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin
Ciel dont j’ai dépassé la nuit
Plaines toutes petites dans mes mains ouvertes
Dans leur double horizon inerte indifférent
Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin
Je te cherche par delà l’attente
Par delà moi même
Et je ne sais plus tant je t’aime
Lequel de nous deux est absent.

Souvenirs de femmes de marins

ARCHIVE

Des vieilles femmes de marins qui haïssent la mer ! Voilà une réalité qui surprend Daniel Mermet lorsqu’il interroge Lisa, Joséphine et Camille, respectivement âgées de 87, 88 et 91 ans. L’une d’entre elles affirme qu’aujourd’hui, lorsqu’il y a la tempête, elle ne dort pas car elle pense à ceux qui sont en mer.

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