Génération Diwan

"Les sabots électriques" de Soazig Daniellou

La montée en puissance planétaire des musiques pop-rock-folk dès les années 60-70 a contribué à propulser l’anglais au rang de langue universelle, et par contre-coup à ringardiser les langues minoritaires. L’imposition de standards et la société de consommation faisaient table rase des particularismes. Exception qui confirme la règle, le documentaire de Soazig Daniellou, Les sabots électriques, montre que cette soudaine ouverture avait pu, au contraire, régénérer des racines culturelles locales. Un rappel historique édifiant, fondé sur des témoignages contemporains et des archives de l’époque, et complété par un autre documentaire, Pêcheurs de goémon, que la réalisatrice avait tourné dix ans plus tôt avec les mêmes protagonistes.

collectif appartenance

LES SABOTS ÉLECTRIQUES / BOTOÙ-KOAD DRE-DAN

un documentaire de Soazig Daniellou (2017 - 52')

Le film raconte l'histoire des années 70' en Bretagne, à travers l'aventure d'une bande de jeunes du Nord-Finistère qui ont voulu changer de vie et changer le monde, ou du moins la Bretagne. Ils voulaient chausser "des sabots électriques", réconcilier tradition et modernité, liberté et enracinement.
Voyage au pays de leur utopie, et à l'origine de la compagnie de théâtre Ar Vro Bagan fondée en 1976.

>>> une production Kalanna

VIVRE ET TRAVAILLER AU PAYS

sabots électriques de soazig daniellou

Botoù-koad dre-dan / Les sabots électriques est le nom d'un tube en breton des années 70'. Sur un air de blues, la chanson dit : Si j'avais des sabots électriques, je pourrais aller à Roscoff, à Marrakech ou à Kerlouan, j'en aurais pas pour longtemps. Avec mes sabots électriques, je n'aurais pas besoin de drogue ni d'alcool, il me suffirait de frapper le sol pour voler au firmament... Gant va botoù-koad dre-dan...
À quelques kilomètres au nord de Brest, dans le Pays pagan, une région littorale pauvre, restée très bretonnante et où le poids de la religion et de l'armée a pesé sur les jeunes générations, le vent de mai 68 a soufflé très fort et suscité bien des conflits à l'intérieur des familles.


Le film retrace l'aventure de cette bande de jeunes ruraux du Nord-Finistère qui, en quelques années, vont réinventer la culture bretonne populaire en formant une troupe de théâtre engagée et bien dans l'air du temps, Ar Vro Bagan, et un groupe de rock, Storlok, avant de créer Diwan, la première école immersive en breton à Lampaul-Ploudalmézeau.
Contrairement aux militants bretons de l'après-guerre, ces jeunes sont en phase avec leur époque : leurs parents, goémoniers, paysans, ouvriers, marins, échangeant quotidiennement en breton entre eux, les ont élevés en français parce que cela se fait désormais et qu'ils veulent leur assurer ainsi un avenir meilleur, loin d'une campagne où il n'y a plus d'emploi. Ils les ont rêvés médecins, prêtres ou enseignant... ils seront saltimbanques, comédiens, musiciens et décideront de "vivre et travailler au pays"... en breton.

Une autre Bretagne est née.

NOTE DE LA PRODUCTRICE
Les sabots électriques 2 sabots électriques de soazig daniellou

Dans les années 70', en Bretagne comme ailleurs, des luttes culturelles, sociales et politiques contre l'ordre établi, se mènent et se gagnent collectivement. Guerre du lait, grève du Joint Français, manifestations contre les marées noires ou l'implantation de centrales nucléaires... mais c'est aussi le moment du renouveau des festoù-noz, de la création des écoles Diwan. Ces évènements et l’enthousiasme collectif qui les caractérisent sont la toile de fond du film qui permet d’intégrer la grande histoire dans les histoires personnelles. Car le cœur des Sabots électriques, ce sont les individus, hommes et femmes, qui en poursuivant leurs rêves ont permis à la Bretagne d’être ce qu’elle est aujourd’hui, une Bretagne moderne mais enracinée. L’ambition du film est là, réussir à retracer le parcours d’une génération tout en faisant ressurgir en filigrane une autre Bretagne aujourd’hui disparue : la société paysanne traditionnelle. Ce monde d'autrefois avec ses valeurs et son savoir-vivre dont Pierre-Jakez Hélias s’est fait le mémorialiste. Deux ans après la publication du Cheval d'orgueuil, le 4 octobre 1977, Valéry Giscard d’Estaing octroie à la Bretagne une charte culturelle, à partir de laquelle va se développer dans notre région une vie associative et artistique singulière dont la vitalité ne s’est pas démentie. Une autre Bretagne est née. Nos personnages ont alors vingt ans, quels souvenirs gardent-ils de cette époque ?     Anna Lincoln

La rupture générationnelle

NOTE D'INTENTION
sabots électriques 4

J'habite le pays pagan depuis 1983. Quand j'y suis arrivée, la décade de luttes sociales venait de se terminer. Elle a toujours excité ma curiosité. J’en connais les principaux protagonistes et quand ils évoquent les flamboyantes années 70, j'ai l'impression d'avoir raté une grande aventure. 
L'enfance campagnarde de Kristina ou de Denez, quand on dansait le round pagan dans les cours de ferme, qu'on ramassait le goémon en famille et que la grand-mère lisait chaque soir la vie des saints en breton après le repas, me semblent à des années-lumière. Je n'ai pas été mise en pension au bourg à l'école des sœurs dès l'âge de six ans, je n'ai pas vu ma mère au parloir seulement le dimanche alors que la maison était visible du dortoir mais ce monde révolu a un charme romanesque qui me touche d'autant plus que je connais très bien les lieux où toutes ces histoires familiales se sont déroulées. Avec ce film, j’ai voulu transmettre cette émotion que je ressens lorsque les uns et les autres me retracent le monde figé des années 60 et le joyeux bouleversement des années 70 qui a fait d'eux ce qu'ils sont aujourd'hui. 


L'élément déclencheur des témoignages qui sont au cœur du film est la découverte un peu par hasard d'une danse sauvage et méprisée, et même interdite par les prêtres, qui va devenir pour nos jeunes protagonistes comme un étendard, le symbole de leur lutte contre l'ordre établi, l'armée, l'église, le capital. Ils ont un objectif, redonner aux habitants du pays pagan la fierté de leur culture populaire trop longtemps méprisée. Et au départ, tout marche pour le mieux. Les anciens se remettent à danser et sont heureux de transmettre leur répertoire et de parler breton avec des plus jeunes. Les spectacles militants du groupe dans les cours de ferme attirent un nombreux public. Peu à peu les choses vont pourtant se détériorer. Alors que la renommée de la troupe en Bretagne ne cesse de croître, on leur reproche leur mode de vie trop libre, leur insouciance et leur impertinence. Les parents s'inquiètent de voir qu'ils rejettent le modèle de vie qu'ils avaient imaginé pour eux. Les voisins stigmatisent leur extrémisme politique, allant jusqu'à les soupçonner d'appartenir au FLB. Certains alors se découragent. D'autres en dépit de l'indifférence ou de l'opposition des leurs, se concentrent sur la création artistique et la transmission de la langue et de la culture aux jeunes générations via l'école, une école qu'ils imaginent bien différente de celle qu'ils ont connue enfants, chez les frères... 
On dit que dans une bonne histoire le besoin psychologique du héros doit être en conflit avec son besoin moral. C'est le cas ici. Les protagonistes ont besoin de se débarrasser du poids du vieux monde tout en vivant de manière décontractée la culture bretonne, mais ils ont aussi besoin d'être soutenus par les leurs et ce n'est pas si facile. C'est cela qui est humainement fascinant : comment une génération a pu rattraper in extremis une culture que la génération précédente avait mis au rebut et lui donner un nouvel élan, en adoptant des valeurs et un mode de vie diamétralement opposé à celui de leurs parents.

PÊCHEURS DE GOÉMON

un documentaire de Soazig Daniellou (2005 - 52')

Soazig Daniellou : J’avais déjà filmé la troupe d’ArVro Bagan en 2004, alors qu’ils préparaient une de leurs pièces de théâtre en plein air : Pêcheurs de goémon. Quand je reviens sur la grève de Ménéham onze ans plus tard, pour le tournage des Sabots électriques, l’atmosphère du groupe, concentrée et bon enfant, est restée la même. Toutes les générations sont encore sur le pont pour la réussite du nouveau spectacle de l’été. Enfin presque... les vieilles dames espiègles qui retrouvaient leurs vingt ans en plaisantant avec les jeunes acteurs ne sont plus sur la dune. Le passé, celui de la société traditionnelle des goémoniers du Pays Pagan semble s’être évaporé avec elles. Quand je redécouvre aujourd’hui les images de mon documentaire de 2005, elles m’émeuvent déjà comme ces archives des années 70', en noir et blanc, qui ouvrent Les sabots électriques.


La pièce Pêcheurs de goémon était une adaptation du livre d’Yvonne Pagnez qui porte le même titre. Ce roman paru en 1939, décrit le destin d’un jeune goémonier, Jaïg, qui quitte sa famille pour vivre la vie difficile des goémoniers migrants, puis s’engage comme domestique sur une ferme de l’archipel d’Ouessant. Pour imaginer ses personnages la romancière avait vécu quelques mois dans la maison d’une famille de goémoniers à Plouguerneau que nous avions encore pu rencontrer en 2005. Valentine, l’un des personnages du documentaire était la petite sœur de Jaïg.

L'Ouest en mémoire >>> Mi-pêcheurs, mi-paysans, les goémoniers récoltent de père en fils le goémon, à l'aide d'une légère embarcation et d'un skoubidou. Cette algue, qui sert traditionnellement à fertiliser les sols, trouve de nouveaux débouchés dans l'industrie.

SOAZIG DANIELLOU

BIOGRAPHIE
Soazig Daniellou réalisatrice des sabots électriques

Soazig Daniellou est née en 1954 à Saint-Brieuc, dans une famille d’origine trégorroise. Après des années d’enfance en « exil » aux quatre coins de la France, elle découvre la richesse de la culture populaire bretonne dans les années 1970 et se réapproprie la langue grâce aux stages de Brezhoneg yezh vev et à la complicité de son grand-père paternel. Elle étudie les lettres classiques et la sociologie avant de devenir productrice artistique pour les émissions en langue bretonne de la télévision publique. Réalisatrice de films documentaires depuis 1997, elle collabore régulièrement avec la société Kalanna. Soazig Daniellou a réalisé plusieurs films sur la nouvelle génération de brittophones et ses rapports parfois difficiles avec les locuteurs de naissance et a aussi consacré plusieurs films à l’histoire de la littérature et du mouvement culturel breton. En 2013, elle signe le premier long métrage de fiction en langue bretonne, Lann Vraz, diffusé sur France Télévisions et les chaînes locales de Bretagne ainsi que de nombreuses salles de cinéma.

J’aime regarder, raconter ou lire des histoires >>> portrait par Bretagne & Diversité

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>>> Le foyer culturel du pays Pagan
C'est par la musique d'Alan Stivell et de Gilles Servat, et par la multiplication des festoù-noz, que la culture bretonne revient sur le devant de la scène après avoir été présentée comme honteuse pendant de nombreuses années. Mais d'autres indices témoignent de ces changements. Dans de nombreuses régions bretonnes, des jeunes gens se regroupent pour promouvoir la culture populaire et surtout redonner vitalité à la langue bretonne, délaissée elle aussi. 


À Rennes, un groupe fonde Skol an Emsav en 1969, et rapidement le mouvement essaime dans de nombreuses grandes villes. L'objectif est de proposer des cours et de faire vivre le breton, dans la vie quotidienne et dans les luttes qui agitent la Bretagne à cette époque.

>>> Chanson Storlok
Tout ce qui caractérise Storlok est dans son nom, qu'on peut traduire par « Vacarme ». Groupe éphémère formé en 1976 et qui se sépare quatre ans plus tard, Storlok est peut-être la première formation chantant en breton à utiliser le rock pour s'exprimer. Ce n'est pas un choix anodin pour un groupe profondément ancré dans le Léon, une région qui est à l'époque en train de se voir aspirée par le productivisme agricole, tout en restant marquée par le poids de la religion.

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