BBDO, des portes à défoncer

« BBDO, des portes à défoncer »

La danse de Catherine Diverrès est à la fois une caresse et un combat : les corps y développent un langage puissant fait d’élans et de tensions, d’une profonde délicatesse et d’une impressionnante intériorité.

KuB n’est pas peu fier d’avoir suivi la genèse de Blow the bloody doors off! l’ambitieuse production de la Compagnie Catherine Diverrès dont la gestation a eu lieu à Vannes et la première au Mans, en septembre 2016. Réalisateur d’un portrait de la chorégraphe en 2005, Hervé Portanguen a saisi, au fil des mois, le processus de création de ce nouveau spectacle présenté le 8 février 2017 au Théâtre de Lorient et le 2 avril au Théâtre Anne de Bretagne de Vannes.

Vous trouverez bien des choses à lire sur cette page – l’expérience des corps repose sur une pensée créatrice – et des choses à voir aussi :

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LA CAPTATION DU SPECTACLE

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Le récit de Catherine Diverrès, à l’épreuve de sa création

un texte d’Irène Filiberti

Qu’est-ce qui modifie notre perception de l’espace et du temps ? C’est en posant cette question aux interprètes que Catherine Diverrès est entrée en création. Est-il possible d’en revenir à la spontanéité de l’enfance dans l’énergie de l’immédiat ? Selon Catherine Diverrès : Notre face-à-face avec autrui pourrait se construire dans l’acuité de l’immanente fragilité, dans la rareté et la délicatesse de chaque instant, telle une pesée légère de la pensée, qui nourrit, qui permet l’avenir et la durée.

Entre intuition et danger, gravité et légèreté, une première étape de recherche s’est ainsi engagée dans la compagnie :

Ouvrir un autre espace-temps ou accueillir le regard, livrer des sensations, déplacer, creuser dans la conscience et le rapport au réel comme à l’imaginaire de chacun. Cette entrée dans une matière poétique, en dialogue avec l’improvisation des musiciens sur scène, procure, tant aux danseurs qu’au public, des niveaux de conscience différents, altérés, modifiés, transportés. L’écriture chorégraphique aiguillonne cette conscience tandis que la relation aux matériaux musicaux, vibrants, parfois comme en suspens, renouvelle une exigence de l’écoute affinée, toute en présence, respiration, souffle. Les enjeux de la danse, de ses formes et de son imaginaire sont ici particulièrement puissants.


Tel un voyage vers l’infini, la danse de Catherine Diverrès fait résonner le temps, qui transparait parfois comme celui d’une humanité engagée vers l’impossible. Ce sont ces visions constellées d’échos, de chutes, d’élans et de troubles que cultive Blow the bloody doors off!. Proche d’une polyphonie tribale, forgée par un subtil alliage de musiques et de danses — tracés de trajectoires virtuosement modulées par l’improvisation – cette création ample, fluide et intense, tisse son propre univers lié à une forme singulière d’expression. Comment dire l’unité du temps et de l’espace ?

Au-delà du donné, de son langage affirmé, précis et sensible, Catherine Diverrès, forte de son riche parcours de chorégraphe, de créations diversifiées rythmant sa pratique et sa réflexion depuis une trentaine d’années est accompagnée de collaborateurs aguerris particulièrement impliqués dans le mouvement. On y retrouve le musicien Jean-Luc Guionnet qui signe la composition cette pièce conçue comme un concerto contemporain pour le percussionniste Seijiro Murayama ! Le premier apprécie « quand la musique donne du temps »,  le second « quand le son devient sculpture ». Depuis presque dix années, musiciens-compositeurs et chorégraphe partagent leurs aspirations et recherches. Avec eux, Catherine Diverrès cherche à repousser les limites de son propre champ.

Présences, physicalité, illusions des surfaces, vides et déchirures, saturent l’espace, réveillent l’écoute, sollicitent le regard et s’ouvrent à d’autres perceptions du corps et de ce qu’il vit aujourd’hui. Comme des trous ou des incisions dans la toile de sa propre écriture, la chorégraphe, au travers les caractéristiques singulières de ses interprètes, laisse éclater les orages, gronder les urgences, peser les gestes comme s’ils s’éveillaient aux forces naturelles cachées. Ici l’informel du présent fait œuvre. Parade sauvage aux improbables connexions, ces multiples gestes, rythmes et regards semblent porteurs des mystères permanents de la vie. Et les accélérations et transformations du rapport au temps nous questionnent : ne serait-ce pas notre vitalité qui est en jeu ? Ouvrir ces portes du présent, finalement, jouer de son élasticité, à l’opposé du quotidien dont l’accélération nous obture les possibilités, tel est le pari, la forte poussée qui propulse magistralement corps et musiques en scène.

*  Irène Filiberti est critique, conseillère artistique et dramaturge pour L’Apostrophe – scène nationale de Cergy-Pontoise. Elle a été membre du conseil scientifique du Dictionnaire de la danse (Larousse, 1999-2008). Elle a notamment publié Catherine Diverrès. Mémoires passantes (coédition L’OEil d’or/Centre National de la Danse, 2010).

UNE COLLABORATION MUSICALE

La chorégraphe et le compositeur dialoguent lors de la conception de la pièce.

Catherine Diverrès : Depuis 2006, je poursuis pour mes créations une collaboration musicale avec Jean-Luc Guionnet et Seijiro Murayama. Ce cheminement commun a modifié notablement ma perception musicale et, surtout après l’écoute d’une composition de Jean-Luc Guionnet pour dix instrumentistes avec l’ensemble Dedalus, il m’apparaît possible de concevoir une création en prenant le risque de soumettre l’écriture chorégraphique à une partition musicale indépendante; en effet, depuis toujours, je défends une musique ou dramaturgie sonore qui s’invente et s’adapte au processus de la chorégraphie en train de se faire.


Jean-Luc Guionnet En 2013, j’ai composé une pièce pour l’ensemble Dedalus, construite en rapport direct avec la structure et l’architecture du bâtiment dans lequel elle devait être interprétée. Cette pièce avait un sous-titre : Une orchestration de l’espace pour une procession des idées. J’aimerais que Blow the bloody doors off! puisse porter le même sous-titre.

Des lointains et des proches extrêmes, une musique qui se tend dans une énergie potentielle que la structure du lieu organise. Que les distances impliquent une modification de l’écoute, du jeu, et aillent jusqu’à distordre le sérieux des formes. Que la danse, les danseurs, aient parfois une influence inscrite et précise sur la musique, et que l’on puisse compliquer les rapports entre musiciens et danseurs tous physiquement présents. Avec Ces portes à défoncer / Blow the bloody doors off !, je pense la pièce comme un concerto mis en espace. Un concerto pour Seijiro Murayama (caisse claire & voix) et l’ensemble Dedalus, dans un grand espace à l’acoustique singulière, réverbérant ou non, cathédrale ou hangar à bateaux, allant avec un dispositif de prise de son comme partie prenante de la composition, et où l’absence et la présence du soliste se renvoient l’une l’autre présence et prééminence vis-à-vis de l’orchestre. Dans un rapport, avant tout stratégique, avec l’espace plus que le temps comme support de la propagation des messages, Seijiro Murayama & Dedalus ont chacun à accomplir une tâche autonome, que les contraintes de l’influence et du temps de comprendre viennent compliquer. Si la plupart des tâches sont à accomplir « à vue », la partition, et le mode d’écriture ne jouent pas sur une ambiguïté entre l’interprétation et l’improvisation mais bien sur un ensemble de problèmes posés auxquels correspond l’ensemble des réponses données par l’interprétation.

UNE COMMUNAUTÉ D’EXPÉRIENCE

Marie-Christine Soma, créatrice des lumières

Catherine Diverrès : Danseurs, collaborateurs artistique et technique fidèles, musiciens, sans oublier ceux et celles « de l’ombre » : ils constituent le noyau de gravitation des pièces et forment cet espace vivant et mobile qui s’inscrit dans la durée. La diversité de leurs talents et de leurs personnalités porte et modèle cet espace à travers les processus de créations et la vie des pièces.

Précieux compagnonnage ! Architecture dynamique, relationnelle, faite d’une exigence sensible, esthétique et éthique partagée, sur le qui vive, aux aguets ! Chantier permanent ouvert aux prochaines rencontres.

Quelque chose qui ressemblerait donc à une communauté d’expérience (P. Bourdieu), au sens où communauté serait compris comme mise en pratique d’affinités électives.

Cette communauté est de désir, autant que d’esprit, de respect, d’humour et d’irrévérence.


Du vrai, essentiel. C’est qu’il n’existe que ces affinités électives qui, entre le passé le présent et l’avenir, forment le sens de notre vie, donc de nos passions et de nos constructions soient-elles chimériques. Ce sont elles qui nous aiguillonnent parce qu’elles sont vraies, incorruptibles du fait d’une non-usure par le quotidien, elles peuvent s’incarner et se rejoindre dans un faire, un processus ou un objet.

C’est cela la création, et elle ne s’oriente pas vers un soi, un propre qui en constituerait les limites. C’est un flux à la fois sans qualité et choisi. La grâce de la rencontre, de l’accueil, peut être événement : dans quelque plasticité et quelque lieu surgira-t-il, et aussi infime semblera-t-il, il peut nous habiter et nous accompagner toute notre vie, nous modifier, nous infléchir.

Des morts comme des vivants forment cette grande courbe, spirale, cartographie interne-externe de nos gestes, de nos mouvements et de notre dire. Ils nous racontent : dis-moi qui t’habite, je te dirais qui tu es.

Et si devant l’irréparabilité du monde, on se sent faiblir, alors, pensons à cette potentialité inouïe de nouvelles affinités à vivre.

Il n’existe aucune frontière, aucune limite temporelle aux affinités électives.

BBDO !, LES RÉPÉTITIONS

Printemps 2016, Hervé Portanguen suit le processus de création de BBDO !
Une compagnie implantée à Vannes

Après une dizaine d’années à la tête du Centre chorégraphique régional de Rennes, Catherine Diverrès élit résidence à Vannes, en 2011. Sa compagnie y produit ses spectacles, y forme et sensibilise les publics… Depuis 2015, elle est artiste associée du Théâtre Anne de Bretagne en développant un programme de sensibilisation à la danse contemporaine en lien avec la programmation du théâtre.


Les membres de la compagnie

Laurent Peduzzi : plasticien et scénographe au théâtre et à l’opéra. Il est le collaborateur artistique de Catherine Diverrès depuis 1999.

Didier Aschour : guitariste et compositeur. Engagé dans la musique contemporaine, il a créé de nombreuses oeuvres et développe un répertoire original. En 1996, il fonde l’ensemble DEDALUS consacré aux partitions à instrumentation libre et à la musique minimaliste avec lequel il défend une musique contemporaine expérimentale. En 2007 il rejoint le collectif du Festival Sonorités à Montpellier. Il fait également partie du comité de rédaction de la revue Revue & Corrigée.

Jean-Luc Guionnet : saxophoniste. Il développe de nombreux projets dans le domaine des musiques électroacoustiques et improvisées. Il participe avec ce dernier à plusieurs ateliers de créations radiophoniques de France Culture. Il est membre du comité de rédaction de Terre des signes, revue ouverte aux cultures non occidentales publiée entre 1995 et 1997 chez l’Harmattan.

Seijiro Murayama : percussionniste, dans le domaine de la musique improvisée. Son travail est focalisé, en particulier, sur la collaboration entre la musique et d’autres activités artistiques : danse, vidéo, peintures, photos, littérature, philosophie, performance. Cela ne l’empêche pas d’avoir de nombreux projets purement sonores.

Cidalia da Costa met son art du costume au service d’un texte, de la lecture et de l’interprétation collective d’un metteur en scène et de sa troupe. Avec un goût instinctif pour le détournement de matériaux et le mélange des époques. Elle travaille pour le cinéma et le spectacle vivant. Ses vêtements et costumes ont été montrés à l’occasion de grandes expositions au Centre Georges Pompidou, à la Grande Halle de la Villette et à la Comédie Française

Marie-Christine Soma a été régisseur-lumière au Théâtre National de Marseille – La Criée, puis assistante d’Henri Alekan et de Dominique Bruguière. Elle crée les lumières de spectacles et d’expositions-spectacles (Grande Halle de la Villette, Le Jardin Planétaire en 1999…).

Les danseurs : Alexandre Bachelard, Lee Davern, Nathan Freyermuth, Harris Gkekas, Rafael Pardillo, Emilio Urbina, Pilar Andres Contreras et Capucine Goust.

AU-DELÀ DU CORPS

REVUE DE PRESSE

Catherine Diverrès Blow the Bloody doors off!

Emmanuel Serafini, Inferno magazine >>> La principale sensation qui perdure après cette pièce est semblable à celle qu’on garde en tête lorsqu’on voit cet immense dragon animé lors du nouvel an Chinois, apparaissant uni, fait d’un seul bloc, bougeant en rythme mais qui est porté par des individualités fortes, cachées sous ce tissu rouge… Ainsi apparaît BBDO, beaucoup de prises de paroles originales à travers une danse physique et exigeante, comme toujours dans les spectacles de Catherine Diverrès.

Marie-Christine Vernay, Libération (mars 2012) >>> Là, au cœur de l’hiver d’Avignon : la diva, la reine Catherine Diverrès vient rappeler que la danse est un au-delà du corps, qu’elle n’est pas seulement une suite de mouvements ou de déplacements mais une vibration, une délicatesse à fleur de peau.

Gérard Mayen, Ballroom Revue >>> Dans ses notes d’intentions, la chorégraphe évoque la façon dont un enfant vit dans l’immédiateté, le pur instant. C’est cette qualité de surgissement quelle rechercherait dans Blow the bloody doors off!  Mais ça n’est pas vraiment ça : Catherine Diverrès ne lâche rien de sa position d’auteur de haute maîtrise. Tout est extrêmement écrit, dans ce travail d’excellence technique, appelant de la part des danseurs des qualités impressionnantes de précision, de rigueur et d’abondante implication constamment relancée dans une floraison de motifs.

CATHERINE DIVERRÈS
Catherine Diverrès KuB
Crédit photo : Nadja La Ganza

Par Irène Filiberti

La conscience, la relation à autrui, c’est ce qui fait le temps répète à l’envi Catherine Diverrès, depuis son premier opus chorégraphique. Étrange météore qui fait son apparition dans le paysage de la danse contemporaine au milieu des années 80, d’emblée Catherine Diverrès se démarque, tournant le dos aux conceptions de la danse postmoderne américaine qui domine, et du vocabulaire classique à la base de sa formation. Comme d’autres chorégraphes de sa génération, elle crée sa propre langue, invente un univers. Instance, première pièce créée en duo avec Bernardo Montet à la suite d’une rencontre avec l’un des maîtres du butô, Kazuo Ohno, est emblématique de cette démarche qui se tient résolument à l’écart des modes et développe une poétique singulière.

Le parcours de Catherine Diverrès est jalonné de pièces aux visions fulgurantes, aux partis pris polémiques. Il y a dans son travail un quelque chose qui s’approche de « l’infini turbulent » dont traite le poète Henri Michaux. Mélancolie, sentiment tragique, approche du vide, abstraction, la chorégraphe avance sur des chemins escarpés. Une profonde intériorité anime sa danse qui se déploie dans le raffinement d’une gestuelle nerveuse et vibratile. Au fil du temps, Catherine Diverrès a créé une œuvre qui comprend une vingtaine de pièces hantées par des états de conscience, des corps subtils, qui nous parlent d’espace et de temps. Pièces de résistance, qui entrent en résonance avec les grands bouleversements de la vie, ses forces et ses gouffres.

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